Cyrille Sciama, un conservateur très novateur

On 08 September 2020, by Annick Colonna-Césari
Depuis sa nomination à la direction du musée des Impressionnismes, il insuffle une énergie nouvelle à l’institution de Giverny. La crise sanitaire est loin d’avoir entamé son enthousiasme.
© J.C. LOUISET
Pouvez-vous nous rappeler les conditions de votre arrivée à Giverny ?
Elle s’inscrit dans la suite logique de mon parcours. J’avais étudié à l’Institut national du patrimoine, où je me suis spécialisé dans la peinture du XIXe et du début du XXe siècle. Puis j’ai été affecté au musée d’Arts de Nantes. Là, durant quinze ans, j’ai eu la charge des collections du XIXe siècle. J’ai donc baigné dans l’impressionnisme. Et j’ai également eu la chance de participer à la rénovation de l’établissement. Lorsqu’on m’a suggéré de postuler à la direction du musée de Giverny, j’ai vu la possibilité d’un nouveau défi.
Comment décririez-vous ce musée ?
C’est une pépite posée au milieu d’un village plein de charme. Créé en 1992 par la Terra Foundation sous le nom de « musée d’Art américain », et devenu en 2009, « musée des Impressionnismes », il est en parfaite adéquation avec le site et son histoire, complémentaire de la maison de Monet. Son architecture elle-même, sobre avec ses toits-terrasses, bien intégrée dans l’environnement, n’a pas vieilli. Quant aux expositions, elles attiraient avant la crise sanitaire, quelque deux cent mille visiteurs par an, ce qui le place au premier rang des musées normands, malgré sa fermeture hivernale. Ce dernier point m’avait d’ailleurs fait réfléchir, au moment de poser ma candidature. D’autant qu’il possède un statut particulier. En tant qu’EPCC (Établissement public à caractère industriel et commercial), il dépend directement des collectivités locales, ses financeurs (département, région, agglomération). Depuis le début, elles ont joué le jeu. Et quand j’ai présenté mon projet, le conseil d’administration l’a voté à l’unanimité.
Quels sont justement vos objectifs ? Et ont-ils été remis en cause par la crise sanitaire ?
Même si le musée fonctionne bien, j’aimerais lui insuffler une énergie nouvelle, en élargissant le public. Car les analyses de fréquentation montrent que ses visiteurs sont majoritairement composés de CSP+ et de seniors, qu’il capte difficilement adolescents et jeunes adultes. J’avais donc prévu d’introduire des activités, en cohérence avec l’évolution de la société, ceci dès le printemps et l’été 2020. Compte tenu du contexte, elles ont été annulées mais nous avons pu les reporter, pour la plupart, à l’automne, dans le respect des consignes de sécurité. Nous organiserons par exemple une soirée électro, ainsi qu’une « happy manif » qui traversera le village, sorte de chorégraphie participative intergénérationnelle, destinée à appréhender l’impressionnisme de façon ludique. Un festival de cinéma américain se déroulera sans doute parallèlement à « L’atelier de la nature, 1860-1910 », exposition qui, grâce aux prêts de la Terra Foundation, abordera l’art du paysage sous le pinceau des peintres américains. J’en ai conscience, certaines de ces activités étonnent. Je les assume pleinement. J’estime que les institutions doivent s’ouvrir à toutes les typologies de publics et non pas seulement s’adresser aux spécialistes ou aux amoureux du patrimoine. De toute manière, nous n’abandonnons pas les événements traditionnels. Pour les concerts, nous accueillons notamment l’opéra de Rouen. Et, grâce aux visites menées par le chef jardinier, nous souhaitons promouvoir notre jardin. Il est magnifique, quoique bien différent de celui de Monet.

 
Pierre Bonnard, La Seine à Vernon, 1915, huile sur toile, 80 x 68 cm.© Giverny, musée des Impressionnismes/Photo : Jean-Michel Drouet
Pierre Bonnard, La Seine à Vernon, 1915, huile sur toile, 80 x 68 cm.
© Giverny, musée des Impressionnismes/Photo : Jean-Michel Drouet

Qu’en est-il des expositions ?
Elles ont été chamboulées par la pandémie, comme partout. Sur les deux programmées, nous avons dû annuler celle du printemps, « Plein air, de Corot à Monet ». Toutefois, nous l’avons fait vivre virtuellement via Google Arts. Nous avons d’autre part remplacé « L’atelier de la nature », originellement annoncée pour l’été, par l’exposition actuelle, « Reflets d’une collection », dans laquelle sont accrochés quatre-vingts tableaux de notre fonds. En fait, la valorisation de cette collection par des expositions estivales faisait également partie de mes projets. Riche de deux cents œuvres, elle reste, selon moi, trop confidentielle. Il est vrai qu’au début, elle s’est constituée grâce à la générosité des prêteurs qui, à la fin d’une exposition, donnaient un Maurice Denis ou un Maximilien Luce. Mes prédécesseurs ne communiquaient guère à son propos. Aujourd’hui, nous avons la volonté de la faire connaître et de l’enrichir. Nous recherchons particulièrement des tableaux des débuts de l’impressionnisme et de la période postimpressionniste, dont les prix n’atteignent pas encore des cotes délirantes. Un groupe de fidèles mécènes nous soutient.
Comment fonctionne le musée depuis sa réouverture post-confinement ?
Nous souffrons d’une baisse de fréquentation, à l’instar de toutes les institutions. Nos visiteurs sont à 40 % composés de touristes étrangers. Et cet été, bien sûr, ils ne seront pas nombreux. Concernant les expositions, nous savons qu’il sera désormais compliqué de faire venir des tableaux de l’autre bout de la terre. Il faudra privilégier les circuits courts, nous y sommes déjà préparés. Le musée des Impressionnismes est en effet lié, par un partenariat et une convention de prêts, au musée d’Orsay qui, rappelons-le, a contribué à sa création. Sur le plan régional, j’ai souhaité, dès ma nomination, rencontrer mes homologues, Annette Haudiquet au Havre, Sylvain Amic à Rouen et Emmanuelle Delapierre à Caen, pour réfléchir à des opérations communes. Ils ont d’ailleurs rapidement réagi lorsque je les ai sollicités en vue de prêts pour l’exposition du printemps 2021, qui sera consacrée aux « Jardins impressionnistes et nabis ». Une autre était programmée, autour de Monet, en collaboration avec le musée d’Orsay et le Japon mais, en raison d’un changement dans la disponibilité des œuvres, j’ai dû envisager un nouveau projet, reposant sur des prêts provenant de France. Dans le même ordre d’idées, notre musée vient d’intégrer le réseau « La Fabrique des patrimoines en Normandie ». Nous pourrons de cette façon aider, nous aussi, nos collègues, à Louviers, Saint-Lô ou Évreux.

 
Le jardin du musée des Impressionnismes.© FRANCOIS GUILLEMIN
Le jardin du musée des Impressionnismes.
© FRANCOIS GUILLEMIN

Revenons à la pause hivernale. Comptez-vous la maintenir ?
Je voudrais à terme la supprimer. Le musée a calqué son rythme sur celui de la maison de Monet, dont les portes restent closes pendant l’hiver. Or, nous n’avons pas ces impératifs. Nous allons donc inaugurer une nouvelle formule. Le musée, habituellement fermé début novembre, va modifier son mode de fonctionnement. Il sera ouvert sept jours sur sept jusqu’au 15 novembre, ensuite tous les vendredi, samedi et dimanche jusqu’au 20 décembre. Et il sera accessible pendant les vacances de Noël. Au final, l’exposition sera visible jusqu’au 3 janvier 2021. C’est une première !
Une extension du musée est évoquée depuis plusieurs années. Est-elle toujours envisagée ?
Absolument. Nous devrions lancer cet automne des études préalables pour identifier les besoins, établir une préfiguration de budget. Une chose est certaine : il serait déraisonnable de construire une extension de plusieurs millions d’euros si le musée restait fermé l’hiver. Mais nous n’en sommes pas là. Pour le moment, j’apporte ma petite touche. Et si nous traversons actuellement une crise, nous devons nous adapter et demeurer positifs. C’est un vrai bonheur de travailler dans le monde de la culture.
à lire
« Reflets d’une collection », musée des impressionnistes Giverny, 128 pages, 12 €.


à voir
« L’atelier de la nature, 1860-1910. Invitation à la collection Terra »,
musée des Impressionnismes,
99, rue Claude-Monet, Giverny (27), tél. : 02 32 51 94 65.
Du 12 septembre 2020 au 3 janvier 2021.
www.mdig.fr
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