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Cyrille Gouyette passe le street art au filtre de l’histoire de l’art

Published on , by Stéphanie Pioda

Historien de l’art, chargé de mission au musée du Louvre, commissaire d’exposition, conseiller artistique du M.U.R. Bastille..., Cyrille Gouyette multiplie les casquettes et crée des points entre l’art classique et le street art.

Cyrille Gouyette passe le street art au filtre de l’histoire de l’art
© PHOTO DAVID MORELLO

Quelle définition pourrait-on donner à cet art de la rue en 2022 ?
Il est difficile d’en donner une, tant la réalité est protéiforme. La façon dont j’identifierai le mieux le street art est l’importance de son rapport à l’espace extérieur, à l’architecture, à la rue, en ville mais aussi à la campagne, indépendamment de toute question technique, que l’on choisisse la bombe aérosol, le pochoir ou le collage… ce qui n’empêche pas d’y associer très logiquement une œuvre d’atelier qui en soit le pendant.
Si un artiste coupe les ponts avec la rue et se limite à un travail d’atelier, change-t-il de « statut » ?
Je pense que l’étiquette va le suivre, à son corps défendant. Certains cherchent à s’en détacher, mais quand on a commencé dans la rue, les œuvres restent nourries de son énergie et gardent souvent une référence au graffiti. Les frontières sont floues car elles n’ont pas été définies par les institutions, qui au départ ont pu parler de land art, d’art contextuel ou situationniste. C’est le marché qui a inventé ce terme de « street art ». Ensuite, il faut reconnaître que ces artistes sont contemporains, alors peut-être pourrait-on les appeler artistes « contempurbains » ? L’intérêt de la plupart des œuvres tient au contexte, ce qu’a très bien compris un Levalet par exemple. Mais on sait qu’il y a aussi une certaine autocensure qui prend le pas sur certains sujets qui ne sont plus abordables, à la fois pour ne pas choquer le plus grand nombre dans la rue, et pour ne pas se faire censurer sur les réseaux sociaux. Peut-être est-ce là que les artistes se doivent d’être plus incisifs, plus rebelles, qu’ils osent un peu plus… pour conserver l’esprit premier de l’art urbain.


 

Madame (née en 1982), C’est à l’abri des regards que l’on se découvre mon minou, 2016, impression encre sur papiers collés, Paris.© PHOTO
Madame (née en 1982), C’est à l’abri des regards que l’on se découvre mon minou, 2016, impression encre sur papiers collés, Paris.
© PHOTO GÉRARD FAURE



Dans votre dernière publication, vous mettez en regard des œuvres de street art avec l’art classique. Quel est votre propos ?
La société actuelle n’a bien évidemment plus rien à voir avec celle de la Renaissance ou, plus récemment, avec l’académisme du XIXe siècle, où tout était normé, aussi bien dans la formation que dans le circuit de commande. Aujourd’hui, les codes et les frontières ont explosé. Tout a changé dans la réception et dans la formation. Les artistes sont aussi bien autodidactes que formés en écoles d’art, pour autant, ils sont tous amenés à devoir recouvrir un support de peinture, ici un mur, au même titre qu’hier c’était « une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées », pour citer Maurice Denis. Ils sont dans la même problématique, mais désormais nourris d’images qui circulent dans tous les sens, que ce soit via Internet, les réseaux sociaux et ce depuis plusieurs générations, avec les magazines, la TV, etc. Ils ne peuvent pas échapper à tout cet héritage, des grands chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art jusqu’à la création contemporaine, en passant par le pop art. Or, face à cette grande diversité de styles, ils se relient inconsciemment à certaines familles de l’histoire de l’art, celles des coloristes, des abstraits, à une esthétique inspirée du Moyen Âge (reprenant les codes de l’enluminure ou du vitrail), plus classique ou même antique. Quoi que l’on fasse, on se rattache à une tradition, à une filiation, c’est pour cela que je parlerais d’atavisme.

Dans ces rapprochements, faites-vous appel uniquement à votre subjectivité ou vous appuyez-vous sur ce que les artistes revendiquent ?
Le point de départ est mon regard subjectif et l’envie de proposer des chocs visuels. Pour préserver une certaine indépendance, j’ai présenté le projet aux artistes une fois finalisé et, de façon générale, ils m’ont fait des retours très positifs. Certains étaient déjà admiratifs de tel courant ou tel artiste, sans avoir fait le lien avec l’œuvre en question. Je pense en particulier à La Rouille qui a admis l’évidence du rapprochement entre sa peinture en noir et blanc Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir avec Le Baiser à la mère d’Eugène Carrière, tout comme Isaac Cordal m’a avoué admirer le travail de Daumier sans connaître cependant ses caricatures modelées des Célébrités du Juste milieu. Certains se réapproprient une iconographie ancienne de façon directe ; c’est le cas pour L’Épopée de Gilgamesh de Poes & Jo Ber, qui transposent des reliefs assyriens dans des sortes de BD, ou AlfAlfA qui donne une autre lecture de la figure de la sirène antique. Pour l’artiste grec Fikos, j’ai choisi une métope du Parthénon, Centaure et Lapithe, mais j’aurais pu prendre n’importe quel vase grec illustrant ce sujet.

 

Banksy, Whitewashing Lascaux, 2008, pochoir et bombe aérosol, Leake Street, Londres. © Vincent Steenberg
Banksy, Whitewashing Lascaux, 2008, pochoir et bombe aérosol, Leake Street, Londres.
© Vincent Steenberg


Pointez-vous une dimension identitaire dans ces choix iconographiques ?
Je ne sais pas si c’est le cas au niveau identitaire, mais sur la question de la place de la femme, souvent. Je compare par exemple les collages d’Hannah Höch et de Madame. La première fait un portrait en creux de son amant, Raoul Haussmann, qui la trompait énormément, et la seconde compose une œuvre très érotique combinant le corps d’une femme et la tête d’un homme. Nous sommes face à deux discours sur la domination sexuelle masculine, traitée avec un peu plus d’humour par Madame. Dans un autre registre, Elisa Capdevila peint souvent des maternités en insistant sur le rapport de tendresse entre une mère et son nouveau-né, une image qui renvoie aux Vierges à l’Enfant, mais elle montre la vérité (photographique) de la relation contrairement à ce qu’en a fait la religion chrétienne. Lorsque Hyuro aborde le sujet, elle se concentre sur l’acte de nutrition et avec elle, on a presque un retour au sacré ; mais la lecture critique n’est jamais loin, avec une dénonciation de la place de la femme bien souvent circonscrite à la maison et à son rôle de mère. Typiquement, cela fait partie de la polysémie des œuvres d’art dont les différentes lectures ne s’annulent pas pour autant.
Est-ce que cela voudrait dire qu’on est prisonnier d’un bagage culturel ?
Depuis le XXe siècle, les artistes ont passé leur temps à détourner, emprunter, citer… et ce regard de l’art contemporain, en l’occurrence ici urbain, continue et réactive l’intérêt pour l’art classique. L’exemple le plus frappant est Andrea Ravo Mattoni qui fait littéralement sortir les œuvres du musée, mais aussi, à l’opposé, Zevs qui propose une transcription moderne de l’Adam et Ève de Dürer tout en posant la question de la nudité, de la connaissance, de la pornographie et du voyeurisme. Aucun de ces artistes n’essaie de peindre «à la manière de », ils ont leur technique et leur méthode. Dans son mur intitulé Giverny, Logan Hicks reconnaît clairement l’importance de l’œuvre de Monet, mais il peint avec une superposition de pochoirs. Kan semble reprendre la touche pointilliste de Seurat, mais renvoie en réalité à la pixellisation de l’image à travers l’ordinateur, ce que l’on retrouve également chez Speedy Graphito. Ils sont dans une continuité tout en appartenant à notre époque.


 

Cyrille Gouyette, Une street histoire de l’art. 50 ans d’art urbain révèlent 5000 ans d’histoire de l’art, 224 pages, 25 €, éditions Alter
Cyrille Gouyette, Une street histoire de l’art. 50 ans d’art urbain révèlent 5000 ans d’histoire de l’art, 224 pages, 25 €, éditions Alternatives.

Quels sont vos projets ?
Le 11 avril, nous inaugurerons au musée de la Chasse et de la Nature à Paris une exposition intitulée « Incursions sauvages ». Nous allons prendre d’assaut le musée et les artistes vont intervenir directement dans les salles pour aborder la question des animaux sauvages qui entrent dans la ville – une métaphore de l’art urbain qui va entrer au musée, en creux ! En filigrane, la problématique renvoie à la mainmise des hommes sur l’écosystème des animaux, ce pourquoi, en miroir, nous organisons une exposition pour Fluctuart, où nous évoquerons, toujours de façon immersive, l’intrusion de l’homme dans l’univers aquatique de le Seine : « Plongée en eaux troubles ». Mais toujours avec le regard poétique des artistes…

 

à voir
« Incursions sauvages »
Du 11 avril au 10 septembre
Musée de la Chasse et de la Nature, Paris IIIe
www.chassenature.org


« Plongée en eaux troubles »
À partir du 11 avril
Fluctuart, pont des Invalides – port du Gros-Caillou, Paris VIIe
www.fluctuart.fr
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