Collection Nadine Ortiz-Patiño : les porcelaines d’une cosmopolite

On 17 May 2018, by Agathe Albi-Gervy

Cette grande voyageuse a trouvé dans la porcelaine de Vincennes et de Sèvres du siècle des Lumières le paroxysme de la finesse et de l’élégance. Le 6 juin prochain, Nadine Ortiz-Patiño se séparera de sa précieuse collection.

Détail d’une paire de groupes en biscuit de porcelaine de Sèvres du XVIIIe siècle, vers 1757-1766, sous la direction d’Étienne-Maurice Falconet d’après François Boucher, représentant La Lanterne magique ou La Curiosité et Le Tourniquet ou La Loterie, h. 15,5 cm.
Estimation : 3 000/5 000 €

Bien qu’elle y ait seulement effectué de multiples séjours, c’est à Paris qu’elle a découvert l’objet de sa future passion. Nadine Ortiz-Patiño, de double culture libano-syrienne et égyptienne, est issue de ces familles multiculturelles et cosmopolites qui sont chez elles en tout pays. Étudiante à Paris, la jeune femme de 16 ans tombe en arrêt, en visitant les galeries d’antiquaires, devant une vitrine présentant une paire de biscuits  Le Tourniquet et La Lanterne magique , que l’on retrouve au catalogue de cette vente. Cette anecdote, rapportée par l’expert Hervé de La Verrie, marque la genèse de son intérêt pour la porcelaine tendre de Vincennes et Sèvres, dont elle n’aura dès lors de cesse de rechercher à travers le monde les pièces les plus significatives en particulier les biscuits, les céramiques à fond de couleur et les décors aux oiseaux, son trio de prédilection. Notre collectionneuse cultive sa passion en secret : très discrète, elle ne s’épanche guère sur ses dernières acquisitions, même auprès de ses proches. Très peu de personnes  rares étant celles qui ont pénétré dans sa demeure , ont eu accès à cet ensemble jusqu’à ce jour.
 

Pot à l’eau tourné, son couvercle (1re grandeur) et sa jatte ovale (2e grandeur) en porcelaine de Sèvres à monture en vermeil du XVIIIe siècle, peintr
Pot à l’eau tourné, son couvercle (1re grandeur) et sa jatte ovale (2e grandeur) en porcelaine de Sèvres à monture en vermeil du XVIIIe siècle, peintre Jean-Jacques Pierre le Jeune, h. du pot 19,5, l. du bassin 26,5 cm.
Estimation : 12 000/18 000 €

Collectionner, une histoire de famille
C’est dans un environnement culturel particulièrement riche et émulateur que la collection Ortiz-Patiño a été forgée. Le mari de Nadine, Jaime, dont l’intérêt allait plutôt au mobilier et aux objets d’art du XVIIIe siècle, n’était autre que le petit-fils de Simon Iturri Patiño, collectionneur bolivien surnommé «le Rockefeller des Andes». Fils de savetier, pionnier de l’exploitation des gisements d’étain en Amérique du Sud, ce multimilliardaire, à l’image de nombreuses familles aisées de l’époque, a élevé ses enfants dans la connaissance des cultures européennes, et surtout française. Avant de vivre à New York, puis en Argentine, il s’installe en 1912 à Paris, où il enrichit une importante collection hétéroclite. Naturellement, l’amour de l’art a été transmis en héritage et il n’est pas un enfant qui ne se soit intéressé, de près ou de loin, à quelque domaine de la création. L’une de ses filles, Graziella, a épousé l’ambassadeur de Bolivie en France, Jorge Ortiz-Linares. Tous deux ont donné naissance à George et Jaime, qui prirent le patronyme d’Ortiz-Patiño. Le premier, Genevois d’adoption, est considéré comme l’un des plus grands collectionneurs d’antiquités au monde. On évalue sa collection d’artefacts à mille cinq cents objets, un chiffre enveloppant un échantillonnage de merveilles provenant d’Égypte, de Polynésie, de Byzance, de Chine et d’Italie, régulièrement exposées dans les musées internationaux. Son frère, Jaime, a épousé Nadine en secondes noces. Tout comme sa belle-famille, celle-ci a toujours été passionnée d’objets d’art. Si elle a décidé de se séparer de l’ensemble de ses porcelaines françaises, c’est pour mieux se concentrer sur d’autres domaines de l’art, toujours en curieuse insatiable. 
La quintessence d’une collection
La plupart de ces cinquante porcelaines n’ont pas été vues sur le marché depuis longtemps  un demi-siècle, pour certaines d’entre elles. Un atout auquel s’ajoute la qualité de leur pedigree, qui ne manquera pas d’assurer l’intérêt des amateurs actuels de porcelaines françaises. Dans un marché certes réputé stable et non spéculatif, mais où la demande n’excède pas l’offre, la nouvelle génération de collectionneurs s’attache en effet à des critères précis, notamment de provenance et d’état de conservation. Ainsi, une paire de seaux à liqueur ovales est issue du service dit «à rubans verts», livré en 1760 au marquis de Paulmy, secrétaire d’État de la Guerre, puis ambassadeur de France en Pologne, en Saxe et à Venise (20 000/35 000 €) ; le nom de la comtesse du Barry peut être associé à un pot à l’eau tourné, avec son couvercle et sa jatte, dont le décor est en tout point similaire à celui d’une écritoire à main conservée au château de Versailles, que la comtesse avait acquise auprès du marchand-mercier Poirier en 1770 (12 000/18 000 €). D’autres personnalités  comme Alfred de Rothschild ou la vicomtesse Vigier, grande soprano du milieu du XIXe siècle  s’ajoutent à la prestigieuse liste.

Paire de vases «urnes antiques» en porcelaine de Vincennes du XVIIIe siècle, à décor d’enfants dans des paysages d’après François Boucher, peintre Vie
Paire de vases «urnes antiques» en porcelaine de Vincennes du XVIIIe siècle, à décor d’enfants dans des paysages d’après François Boucher, peintre Vieillard, h. 18,5 cm.
Estimation : 30 000/50 000 €

Des biscuits et des fleurs
Dans le cœur de tout collectionneur, le premier achat occupe une place unique. Pour Nadine Ortiz-Patiño, il s’agit donc de la paire de biscuits de Sèvres, créé au XVIIIe siècle sous la direction d’Étienne-Maurice Falconet, probablement d’après François Boucher (reproduit page 12). Il illustre sa passion véritable pour ce type de porcelaine sans glaçure, il est vrai d’aspect très séduisant, son grain évoquant celui du marbre. Selon Hervé de La Verrie, certaines productions de ce type sont plus rares que d’autres, à l’image d’un groupe illustrant Érigone et Bacchus (3 000/5 000 €), ou d’un autre représentant Le Repos de chasse, d’après Falconet (2 000/3 000 €). La grâce et la finesse des biscuits font écho à la délicatesse et à l’éclat des porcelaines à fond de couleur, autre spécialité sévrienne qui a su conquérir Nadine Ortiz-Patiño. En première place figurent un pot à l’eau tourné et sa jatte, dont la propriétaire est particulièrement attachée au décor de bouquets de fleurs dans des cartouches, se détachant sur un fond dit «petit vert» (20 000/30 000 €). Ces fonds de couleur sont caractéristiques des créations de la manufacture royale : chacun se voyait attribuer un nom spécial à la sortie du four, à l’image du «bleu céleste», ici pour une paire de vases (30 000/50 000 €), ou du «caillouté», pour une paire de compotiers ovales (6 000/8 000 €). Plus classiques, deux fonds verts se distinguent de l’ensemble : celui, aux effets nuageux, d’une jatte issue du service offert, en 1758, par Louis XV au roi du Danemark et de Norvège (15 000/20 000 €), et celui, plus profond et homogène, d’une paire de vases dits «hollandois», illustrant des scènes villageoises d’après Teniers (même estimation). Ces derniers vases ont été offerts à la collectionneuse par son époux, Jaime Ortiz-Patiño. Mais l’ensemble est indubitablement dominé par la paire de vases à fond bleu céleste déjà évoquée, qui de plus se distingue par la forme dite «urne antique», une rareté. On sera par ailleurs sensible à son beau décor d’enfants peints, d’après Boucher, par Vieillard, l’un des peintres majeurs de la manufacture de Sèvres, et son pedigree ne la rend que plus intéressante, puisqu’elle a figuré dans la fameuse collection Christner, dispersée à New York en 1979.

Wednesday 06 June 2018 - 14:00 - Live
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Thierry de Maigret
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