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Collection Harel ou les amitiés artistiques

Published on , by Caroline Legrand

Claude et Michèle Harel sont venus à la peinture au fil des rencontres, mais aussi de véritables coups de cœur pour l’abstraction. Quand l’art se double d’une aventure humaine.

Olivier Debré (1920-1999), Barres ocre jaune d’automne, 1978, huile sur toile, 100 x 100 cm... Collection Harel ou les amitiés artistiques
Olivier Debré (1920-1999), Barres ocre jaune d’automne, 1978, huile sur toile, 100 x 100 cm (détail).
Estimation : 12 000/15 000 €

L’affect est au cœur de cet ensemble. Si l’émotion a toujours été le principal vecteur créatif d’Olivier Debré, il en fut de même pour les collectionneurs Claude (1932-2016) et Michèle (1936-2016) Harel. Au hasard des découvertes et des amitiés, le couple a construit durant des décennies une belle collection, profondément sincère. Aucun achat n’a été motivé par l’investissement ou la mode, mais bien plutôt par l’émotion. Lorsqu’ils appréciaient un artiste, ils aimaient toute sa personne. Ils restèrent ainsi en contact leur vie durant avec Olivier Debré, Arpad Szenes, Maria Elena Vieira da Silva, Pierre Tal Coat, Nejad Devrim ou Alain de La Bourdonnaye… Le couple Harel se rencontre alors que Claude est encore sur les bancs de l’École nationale d’administration. De nombreux points communs les rapprochent, notamment leur origine normande. Claude est né dans la région rouennaise, mais quitta rapidement le foyer familial pour la capitale. Il y retrouva sa marraine, qui fut un grand soutien dans ses études, l’incitant à entrer au lycée Janson-de-Sailly puis à Sciences-Po et  la consécration  à l’ÉNA. Quant à Michèle, née Picot, elle passa toute son enfance à Granville où elle se distingua par ses aptitudes sportives et artistiques, avant de partir terminer ses études supérieures à Caen.
 

Olivier Debré (1920-1999) Verte Loire clair, 1976, huile sur toile, 100 x 100 cm. Estimation : 12 000/15 000 €
Olivier Debré (1920-1999) Verte Loire clair, 1976, huile sur toile, 100 x 100 cm.
Estimation : 12 000/15 000 €

Itinéraire de deux enfants gâtés
Ils se marient en 1958. Deux ans plus tard, débute une vie de voyages et de cérémonies officielles. Claude est en effet nommé successivement à la préfecture d’Alger puis secrétaire d’ambassade à Londres, de 1962 à 1967. Par la suite, ils vivront à Bruxelles durant six ans, Claude travaillant alors auprès du marché commun. Après quelques années passées à Paris, notamment comme directeur des Affaires africaines et malgaches et conseiller technique auprès du président Valéry Giscard d’Estaing, de nouveaux horizons l’appellent : ambassadeur en Jordanie en 1979, ministre conseiller à Washington en 1982 puis ambassadeur à Dakar et Varsovie… Il occupa également le poste de directeur général des Relations culturelles scientifiques et techniques au quai d’Orsay, de 1990 à 1993, puis d’ambassadeur de France à l’Unesco. Claude met fin à sa carrière en l’an 2000, alors âgé de 68 ans. Michèle fut toujours à ses côtés. Cette personnalité très active pour sa ville natale accompagna son époux durant tous ses périples, élevant leurs trois enfants ; rompue à toutes les obligations officielles, elle œuvrait dans de nombreuses associations caritatives. À son retour en France, elle partage sa vie entre Paris et la Normandie, participant activement à la fondation de l’association Présence de Christian Dior à Granville. Mais au-delà des postes de haut vol, la carrière du couple sera autant d’occasions de faire de belles rencontres, tant politiques que culturelles. La première eut lieu à un moment des plus inattendus, en 1957, au sein même de l’ÉNA, durant l’oral d’admission de Claude Harel. Le jeune élève vit en effet se présenter devant lui un professeur de renom, Georges Pompidou. Le futur président, qui a toujours été un grand amateur d’art, lui pose alors une question : «Que pensez-vous de l’art contemporain ?». Une grande discussion suivit et… une passion était née.

Le couple prit le relais des mondanités à bruxelles, organisant des soirées postvernissage…

Rencontres artistiques
Si les voyages forment la jeunesse, ils ont aussi construit la collection de Claude et Michèle Harel. Ainsi, au cours des cinq années passées à Londres dans les années 1960, ils commencent à chiner dans Portobello Road. Plutôt classiques pour l’instant, leurs choix vont bientôt se faire plus originaux à leur retour en France. Ils vendront peu après ces œuvres d’art au profit de créations contemporaines. Leur première acquisition dans ce domaine a lieu en 1969 à la galerie Daniel Templon, rue Beaubourg, et concerne une petite toile d’Olivier Debré, Jardin ocre. Celle-ci est annoncée dans cette vente à 2 000/3 000 €. Le couple fréquente également la galerie Jeanne Bucher, située boulevard du Montparnasse et engagée auprès des mouvements d’avant-garde, où ils achètent notamment une importante huile sur papier signée Arpad Szenes, Loin de 1976, dont on attend aujourd’hui 10 000/15 000 €. Néanmoins, la plupart des quelque cinquante œuvres présentes à ce catalogue furent des cadeaux offerts directement par les artistes aux collectionneurs. Ces rencontres ont été rendues possibles grâce à un autre homme, Pierre Bérès (1913-2008). Michèle Harel travaille en effet pour le célèbre libraire et éditeur français dans les années 1960, dans le cadre des éditions Hermann, et devient sa collaboratrice, de 1973 à 1979. Par ses différentes publications artistiques, Bérès connaissait de nombreux peintres, notamment ceux de l’école de Paris.

 

Arpad Szenes (1897-1985), Mer, étude, vers 1978, huile sur papier marouflé sur toile, 35,6 x 18 cm. Estimation : 5 000/6 000 €
Arpad Szenes (1897-1985), Mer, étude, vers 1978, huile sur papier marouflé sur toile, 35,6 x 18 cm.
Estimation : 5 000/6 000 €

Leur grand ami Olivier Debré
Pris d’amitié pour ce jeune couple ambitieux, qui présentait fort bien, Pierre Bérès l’invita régulièrement à ses célèbres réceptions. C’est là que les Harel devaient rencontrer leurs futurs amis artistes. Le couple prit d’ailleurs le relais des mondanités dès la période bruxelloise, organisant chez eux des soirées postvernissage de la galerie Volkaer. C’est à cette époque qu’ils se lient avec un autre couple illustre, le Hongrois Arpad Szenes et la Portugaise Maria Elena Vieira da Silva. Les artistes leur rendront par la suite visite au fil des nouvelles affectations. Les Harel profitent de leur influence pour organiser des expositions mettant en valeur la peinture de l’école de Paris, notamment celle de leur grand ami Olivier Debré.

 

Maria Elena Vieira da Silva (1908-1992), Nocturne, 1971, tempera sur papier, 34 x 17 cm (détail). Estimation : 15 000/20 000 €
Maria Elena Vieira da Silva (1908-1992), Nocturne, 1971, tempera sur papier, 34 x 17 cm (détail).
Estimation : 15 000/20 000 €

Des voyages et des cadeaux
Le voyage est au centre de la vie des Harel, mais aussi de l’œuvre d’Olivier Debré. L’artiste, à l’image des peintres paysagistes chinois qu’il admirait, participe par sa gestuelle à la création même de l’univers. Il nous invite à un véritable voyage mental au cœur des paysages retranscrits par son esprit. Lorsque les Harel le rencontrent, en 1973, il est pleinement entré dans sa période abstraite, née de l’influence des grands artistes américains, tel Rothko. Privilégiant une matière fluide et transparente, il recouvre entièrement la surface de la toile d’un monochrome structuré par des taches de couleurs vives. Ces concrétions, par leur relief et leur couleur, ont pour fonction d’indiquer une donnée spatiale, mais aussi émotionnelle. Debré se défend d’être un paysagiste, expliquant : «Je traduis l’émotion qui est en moi devant le paysage […] Ce n’est pas ma volonté qui intervient mais l’émotion qui me domine. Je ne suis sincère que dans le choc, l’élan.» Même si le paysage reste très intérieur chez l’artiste, le changement de lieu aide à renouveler son imaginaire. Ainsi n’hésite-t-il pas à sauter dans un avion, en 1981, pour rejoindre la Jordanie où est en poste Claude Harel. Debré réalise plusieurs œuvres durant son séjour, dont Le Bleu de la mer Rouge, qu’il expose à Amman avant de l’offrir à son ami (3 000/4 000 €). En 1982, direction Washington pour Rose d’automne (2 000/3 000 €) et, en 1986, le Sénégal. Petite Gorée rose est aussi présente dans cette collection (2 000 €). Des autres voyages d’Olivier Debré, nous retiendrons celui, si fréquent, en Norvège, ici illustré par Petit Vert clair, Norvège, de 1979, attendu à 1 500/2 000 €. Une période qui sera d’ailleurs prochainement le thème de l’exposition inaugurale du Centre de création contemporaine Olivier Debré de Tours. Une collection d’actualité…

 

Claude Harel (à droite) et Olivier Debré dans les années 1980.
Claude Harel (à droite) et Olivier Debré dans les années 1980.

3 QUESTIONS À
ALAIN JULIEN-LAFERRIÈRE
Directeur du Centre de création contemporaine Olivier Debré à Tours

La région tourangelle avait une importance majeure pour Olivier Debré. Comment s’est créé le Centre de création contemporaine Olivier Debré ?
Olivier Debré a vécu en grande partie dans le domaine familial des Madères, à Vernou-sur-Brenne près de Tours. Il peignait sur les bords de Loire, sur une plage de sable où il apportait ses grands tableaux dans sa petite voiture jaune. La fin d’après-midi avait sa préférence ; il s’installait et peignait à même le sol. Le CCC a hérité de ses cinq plus grands tableaux, de neuf mètres sur quatre, aux dimensions exactes des cimaises. C’était une commande spéciale, faite à l’artiste en 1991. Cette donation comporte aussi une sélection exceptionnelle de cent cinquante dessins, de toutes les époques. Nous avons également un accès privilégié sur vingt ans à un fonds de cent cinquante de ses toiles.

Ce n’est pas un musée dédié à Olivier Debré ?
Il a toujours souhaité participer à un projet collectif et ne voulait pas d’un mausolée. Il souhaitait participer pleinement à l’art de son temps. C’est un artiste sur lequel il reste beaucoup à apprendre. On l’a en quelque sorte mis dans une case, l’école de Paris et l’abstraction. Olivier Debré ne s’est pourtant jamais considéré comme abstrait. Il avait un souci de non-formalisme, ne fréquentait pas le milieu de l’art, ni les critiques ni les galeristes. C’est l’héritier des Nymphéas de Monet mais aussi des drippings de Jackson Pollock. Il était plutôt dans une forme de happening, de performance. Sa création est faite de risques, avec une grande liberté laissée à la gestualité. Son œuvre est cultivée, elle parle de l’histoire, de la peinture.   

Comme pour Claude Harel, le voyage était primordial pour Olivier Debré…
Olivier Debré a réalisé de nombreux voyages durant sa vie, même s’il n’était pas un nomade. Il s’installait sur de nouveaux territoires qui devenaient son atelier, il s’imprégnait du lieu. Sa gestualité et sa chromie devenaient alors différentes. Mais Olivier Debré n’est jamais dans un face-à-face avec le paysage. Comme disait Pierre Cabane, à chaque fois qu’il voyageait, son travail le ramenait toujours sur les bords de la Loire.
À VOIR
«Olivier Debré  un voyage en Norvège» Centre de création contemporaine Olivier Debré.
Jardin François Ier, 37 000 Tours. Tél. : 02 47 66 50 00.
Du 11 mars 2017 au 17 septembre 2017.
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