Collection Bernard De Leye : la quête de l’exceptionnel

On 23 June 2021, by Vanessa Schmitz-Grucker

« Les objets ne vous appartiennent pas, ils ne sont que de passage », concède Bernard De Leye. Pour l’antiquaire belge autrefois président de la Brafa, il est temps de passer la main. Plus de 250 pièces, certaines muséales, sont à acquérir.

Jean-Baptiste François Chéret, Paris, 1770, Ensemble de toilette en argent doré pour le marquis et la marquise de Montmelas, argent avec dorure bicolore, h. du pichet 29,5, h. du bassin 9, l. 36,3, p. 23,5 cm. Poids total 2,479 g.
Estimation : 1 M/1,2 M€

Il n’y a peut-être qu’une collection au monde pour faire se rencontrer le pape Sixte V, Madame de Pompadour, le comte d’Arnouville, Ferdinand Ier de Médicis et Louis XVI. Il fallait pour cela un aventurier passionné d’argenterie et d’orfèvrerie, notamment françaises – le catalogue comprenant par ailleurs quelques rares peintures et pièces de mobilier –, un curieux des grands noms de l’histoire. C’est tout ce qu’est Bernard De Leye, chasseur d’objets de légende, à la fois proche du monde marchand et des musées. De découvertes inattendues en « jolis coups », comme on dit dans le métier, ce grand antiquaire belge a rassemblé de véritables trésors venant de toute l’Europe, pour certains des pièces d’envergure muséale.
 

Paris, époque Régence, vers 1720-1730. Commode « tombeau à pont » provenant de la propriété de Maria Callas, placage de bois de violette s
Paris, époque Régence, vers 1720-1730. Commode « tombeau à pont » provenant de la propriété de Maria Callas, placage de bois de violette sur bois tendre et noyer, montures en bronze doré, 84 127 68,5 cm.
Estimation : 50 000/60 000 €


Dans les mains des plus grands
L’œil de celui qui fut aussi président de la Chambre des experts à Bruxelles ne s’est jamais trompé. Toujours en quête de l’objet rare, il s’est parfois retrouvé face à des pièces de prestige par le plus grand des hasards : c’est le cas notamment d’un encrier de bureau en forme de bateau, doté d’une horloge, trouvé chez un marchand qui ne s’y connaissait guère en orfèvrerie. Bernard De Leye repère probablement le poinçon du brillant orfèvre parisien du XVIIIe siècle François-Thomas Germain et, pour le mouvement de la pendule, celui de François Ier Rabby, horloger de la duchesse du Maine ayant aussi travaillé pour le prince de Condé. Mais il est loin de se douter de l’identité du plus célèbre de ses propriétaires, qui n’est autre que Jean-Baptiste de Machault d’Arnouville, garde des Sceaux de Louis XV et homme de grande influence en son temps. L’objet, aujourd’hui estimé entre 700 000 et 800 000 €, figure à l’inventaire du château d’Arnouville de 1794 ainsi que dans le testament de Léonce de Vogüé de 1875 : à la Révolution, Charles-Henri de Machault fait transporter cette somptueuse écritoire à Thoiry, puis la lègue à son fils Eugène (1774) qui la transmet à son tour à son gendre Léonce de Vogüé. Plus que l’objet en lui-même, c’est la découverte de telles histoires qui a motivé Bernard De Leye.

 

François-Thomas Germain, Paris, 1762. Bassin en argent doré avec les armoiries de Madame de Pompadour. 6 x 39,5 x 27,9 cm, poids : 1 285 g
François-Thomas Germain, Paris, 1762. Bassin en argent doré avec les armoiries de Madame de Pompadour. 6 39,5 27,9 cm, poids : 1 285 g.
Estimation : 250 000/300 000 €


Et les surprises se sont succédé, jusqu’à un petit lot d’argenterie, véritable pièce de musée, ayant appartenu à Madame de Pompadour. Seules trois pièces d’orfèvrerie de la favorite de Louis XV étaient connues : Bernard De Leye a patienté vingt ans pour décrocher celle-ci, la quatrième. Quand il obtient l’autorisation des musées nationaux pour sortir de France ce bassin, il peine à y croire. Aujourd’hui encore, il qualifie ce moment de « coup de chance ». Les objets ayant appartenu à Madame de Pompadour sont rares, mais surtout, ils sont aujourd’hui tous conservés dans des institutions, pour deux d’entre eux au Louvre. Le bassin en argent doré, portant ses armes (trois tours d’argent sur fond bleu, sous une grande couronne de margrave) et le poinçon de François-Thomas Germain, suscite, d’ailleurs, d’ores et déjà, l’intérêt d’un musée américain. La bataille risque d’être rude (250 000/300 000 €).
 

Rome 1589. Sablier offert par le pape Sixte V à Ferdinand Ier de Médicis à l’occasion de son mariage avec Christine de Lorraine. Orfèvreri
Rome 1589. Sablier offert par le pape Sixte V à Ferdinand Ier de Médicis à l’occasion de son mariage avec Christine de Lorraine. Orfèvrerie, lapis-lazuli, améthyste en poudre, verre transparent, émail coloré sur cuivre, 83 26,5 26 cm.
Estimation : 400 000/450 000 €
François-Thomas Germain, Paris, 1752. L’écritoire de Jean-Baptiste de Machault d’Arnouville, garde des Sceaux du roi Louis XV. Mouvement d
François-Thomas Germain, Paris, 1752. L’écritoire de Jean-Baptiste de Machault d’Arnouville, garde des Sceaux du roi Louis XV. Mouvement d’horloge marqué « F. Rabby à Paris », pour François Rabby Ier, Paris après 1717. Argent, porcelaine, vitre de miroir, bronze, dorure, 41 39,8 25 cm.
Estimation : 700 000/800 000 €


Chercheur d’or
L’exceptionnel, chez De Leye, ce sont parfois des objets de provenance royale à côté desquels sont passés d’autres marchands. C’est que l’argenterie n’a guère de secrets pour lui, même s’il s’agacerait sûrement d’une telle affirmation, lui qui ne comprend pas que l’on puisse se dire expert : « C’est tellement vaste ! On n’est jamais expert, une vie suffit à peine à en savoir un tout petit peu dans un domaine. » C’est pourtant lui qui met la main sur le bâton de cérémonie du maître d’hôtel de Louis XVI, une pièce en argent doré qui fut un temps dans la collection du marquis de Choiseul-Praslin (250 000/280 000 €). Une telle trouvaille relève de l’extraordinaire : habituellement, le bâton était brisé lorsque son titulaire quittait ses fonctions. Seuls deux autres bâtons de maître d’hôtel datant d’avant la Révolution sont connus, tous deux avec des montures en vermeil : l’un, est entre des mains privées daté entre 1722 et 1727, le second, donné à la Société des Amis de Versailles, porte les armoiries de Jacques-Antoine Justinien de Robec, baron de Pallières, conseiller du roi Louis XIV. Notre spécimen, le troisième conservé de la période de l’Ancien Régime, aurait aussi appartenu à l’homme politique et grand collectionneur André-Pierre Haudry de Soucy (1736-1817). De nombreuses fonctions à la cour de France étaient associées à l’honneur de porter un bâton. Il revêtait une importance particulière lors du repas du Roi à Versailles : le maître d’hôtel était chargé de faire asseoir les princes et princesses autorisés à dîner avec le roi. Tout aussi impressionnants sont les objets effleurés par les mains du souverain pontife. Le sablier offert par le pape Sixte V à Ferdinand Ier de Médicis à l’occasion de son mariage avec Christine de Lorraine (Rome, 1589, 400 000/450 000 €) est une merveille d’orfèvrerie en émail coloré sur cuivre, orné de lapis-lazuli et qui renferme une poudre d’améthyste marquant l’écoulement du temps. En 1589, Ferdinand Ier avait soutenu Henri IV dans sa lutte contre l’Espagne et la ligue catholique. Dans ce contexte, l’objet, un superbe exemple d’art de la Contre-Réforme aux accents baroques, n’est pas seulement là pour rappeler ses engagements envers son épouse, mais aussi ceux envers l’Église. Ce n’est pas de la possession d’objets aussi prestigieux que De Leye tire son plaisir, mais de leur découverte : « La plus grande joie, c’est de le découvrir, de le regarder, de l’étudier quelques jours, puis d’en trouver un autre. » Une règle à quelques exceptions cependant, pour celui qui a tout de même gardé vingt ans durant, dans sa chambre à coucher, la commode « tombeau à pont » d’époque Régence qui fut autrefois celle de Maria Callas (50 000/60 000 €), ou qui a organisé des dîners ressuscitant l’art de la table du XVIIIe siècle avec, entre autres, son service parisien Louis XV en argent signé Nicolas-Martin Langlois, vers 1767-1768 (10 000/12 000 €).

 

Hans Caspar Gyger, vers 1640. Gobelet en argent doré de Zurich en forme de cerf, h. 31,9 cm, poids 908 g. Estimation : 250 000/280 000 €
Hans Caspar Gyger, vers 1640. Gobelet en argent doré de Zurich en forme de cerf, h. 31,9 cm, poids 908 g.
Estimation : 250 000/280 000 €
Paris, 1774. Bâton de cérémonie du maître d’hôtel du roi Louis XVI, argent doré, l. 152,7 cm, caisson : 80,5 cm. Ancienne collection du ma
Paris, 1774. Bâton de cérémonie du maître d’hôtel du roi Louis XVI, argent doré, l. 152,7 cm, caisson : 80,5 cm. Ancienne collection du marquis de Choiseul-Praslin.
Estimation : 250 000/280 000 €


Objets de valeur
Dernier lot à épingler de cette vente hors du commun, l’ensemble de toilette en argent doré du marquis de Montmelas et de son épouse, Marguerite-Catherine Haynault, offert par Louis XV à son ancienne favorite. Outre son commanditaire royal et ses illustres destinataires, le lot fascine par la qualité exceptionnelle de son exécution mais aussi en raison de l’existence des croquis de sa conception. Rares sont les travaux d’orfèvrerie de l’Ancien Régime parvenus jusqu’à nous et ceux, comme celui-ci, de la main de Jean-Baptiste François Chéret, sont conservés dans des collections aussi prestigieuses que celles du musée des Arts décoratifs de Paris ou encore du MoMA de New York. Estimé 1/1,2 M€, il fait partie de ces lots d’exception qui font dire à De Leye qu’il est plus prudent d’acheter une pièce majeure que cinq lots d’importance secondaire : « Il y a des modes, c’est vrai, mais l’exceptionnel reste exceptionnel. Il ne perdra jamais de valeur. »

 

3 questions à
Bernard De Leye
 
 

Quand et comment avez-vous débuté cette collection ?
C’est quarante-cinq ans de ma vie. J’ai commencé très jeune, sans études ni formation. J’étais passionné par les pièces en argent que j’ai d’abord trouvées dans des brocantes. Jusqu’à une très belle trouvaille qui m’a permis de me lancer dans ce métier. Puis ce sont les ouvrages spécialisés et de nombreuses recherches qui m’ont fait avancer, accompagné en partie par ma collaboratrice, Catherine Vereecken. C’est un métier tellement vaste  qu’il est toujours possible d’étudier ce que les autres ne connaissent pas.

D’où viennent la plupart de vos objets ?
Ils viennent tous d’Europe, sans exception. J’ai très peu voyagé hors d’Europe, excepté en Chine, mais c’était uniquement pour vendre et non pour acquérir. Et puis, ce qui me passionne, c’est l’argenterie et l’orfèvrerie européennes, surtout françaises. Les pièces anglaises, par exemple, se ressemblent toutes. Or, ce que j’aime, c’est la chose rare : en raison des fontes successives en orfèvrerie, les pièces trouvées en France et en Europe sont souvent uniques et exceptionnelles.

Quels sont, dans le catalogue, vos objets coup de cœur ?
Parmi les objets qui m’ont accompagné depuis longtemps, il y a une paire de canapés en corbeille attribuée à Georges Jacob (vers 1780, 50 000/60 000 €, ndlr). L’un de mes tableaux préférés, que j’ai trouvé à l’occasion d’un voyage, représente une vue du Pont-Royal en construction. La toile pourrait avoir été peinte à la fin du XVIIe siècle par Pieter Casteels le Jeune, le « peintre des ponts de Paris », dont plusieurs œuvres sont conservées au musée Carnavalet (20 000/25 000 €). Et enfin, une exceptionnelle figure de Guanyin en porcelaine blanc de Chine avec sa monture en vermeil, d’époque Ming,  (180 000/220 000 €).
Bernard De Leye
en 5 dates
1959
Naissance à Bruxelles
1981
Ouverture de sa première galerie à Namur
2002
Président de la Chambre des experts
en œuvres d’art de Belgique
2006
Chevalier des Arts et des Lettres
2009-2012
Président de la Brafa
Thursday 15 July 2021 - 12:00 - Live
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