Cinéma : Portrait de la jeune fille en feu

On 26 September 2019, by Camille Larbey

Pour son quatrième film, prix du scénario au dernier festival de Cannes, Céline Sciamma livre un magnifique mélodrame sur une peintre et son modèle au XVIIIe siècle.

  
Lilies films

1770. La peintre Marianne (Noémie Merlant) s’installe pour une semaine dans la demeure d’Héloïse (Adèle Haenel) afin de réaliser son portrait de mariage. Cette dernière vient de sortir du couvent et s’apprête, contre sa volonté, à épouser un homme qu’elle ne connaît pas. La commande s’annonce compliquée : Héloïse refuse de poser. Un précédent portraitiste a échoué à terminer le tableau. Marianne est alors introduite comme dame de compagnie, afin de peindre son modèle en cachette. Mais celui-ci l’observe avec une ardeur étrange, suscitant chez l’artiste un trouble. Le titre complet de ce long métrage pourrait résumer chacune des œuvres de Céline Sciamma : des jeunes filles embrasées par leurs désirs, qu’ils recouvrent la sexualité (La Naissance des pieuvres), l’identité choisie (Tomboy) ou la volonté de s’affranchir d’un quartier trop pesant (Bande de filles). Dans ce nouvel opus en forme de huis clos, le portrait est autant la toile nécessitant différentes versions (peintes pour les besoins du film par Hélène Delmaire, jeune artiste lilloise) que l’épure d’une passion incandescente entre deux femmes. L’ensemble est parachevé par la délicate esquisse d’une jeune servante, dont le sort achèvera d’unir les deux amantes. Les spectateurs familiers de l’œuvre de la réalisatrice retrouveront quelques motifs récurrents de son cinéma. Le regard, en premier lieu : l’artiste qui scrute, l’air sévère du modèle, les coups d’œil chargés de désirs et de non-dits. Cette question du regard est mise en scène par de subtils jeux de champ-contrechamp, jusqu’alors inédits dans sa filmographie.
Orphée et Eurydice
Contrairement à la plupart des films sur l’art, Portrait de la jeune fille en feu ne se demande pas pourquoi créer, mais pour qui. Pour soi-même ? Pour le public ? Ou peut-être pour une vérité immatérielle à laquelle tout artiste se subordonne ? Céline Sciamma propose tout un dispositif autour du mythe d’Orphée et d’Eurydice, dont les deux jeunes femmes et la domestique lisent le conte un soir près de l’âtre. À peindre et donc regarder son amante, Marianne se risque à la perdre à tout jamais. Vient aussi le motif de l’eau, déjà présent dans La Naissance des pieuvres, où Adèle Haenel interprétait une reine de la natation synchronisée, hydratant le récit d’une sensualité pudique. À l’opposé de l’univers amniotique de la piscine, l’intrigue se situe cette fois sur la côte d’une île bretonne, où la mer déchaînée et les falaises déchiquetées répondent au tumulte des sentiments. Céline Sciamma délaisse une certaine abstraction, qui se caractérisait par une caméra flottante et une bande-son électro, pour un naturalisme affirmé. Seuls deux morceaux composent la musique originale. L’un d’eux est un chant a cappella à l’intensité mémorable.
Hommage aux peintres femmes oubliées
Ce film décrit en négatif les injustices de la condition féminine. Les hommes n’apparaissent pas à l’écran, mais leur présence se rappelle par les différentes injonctions auxquelles sont soumises les femmes : pour n’en citer qu’une, Marianne ne peut s’attaquer aux «grands sujets» de la peinture, car il lui est interdit, de par son sexe, de dessiner des modèles masculins nus et ainsi de percer les secrets de leur anatomie. Le choix du film d’époque permet également de rendre un bel hommage aux artistes oubliées par l’histoire : «Je connaissais les vedettes qui attestaient de leur existence : Élisabeth Vigée Le Brun, Artemisia Gentileschi, Angelica Kauffmann. La difficulté à collecter des informations et des archives n’a pas réussi à faire longtemps écran à l’existence d’une véritable ébullition artistique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les peintres étaient nombreuses et faisaient carrière à la faveur notamment de la mode du portrait. Des critiques d’art féminines, des revendications à accéder à plus d’égalité et de visibilité, tout est déjà là. Dans ce contexte, une centaine de peintres femmes ont mené leur vie et leur carrière avec succès. Bon nombre d’entre elles sont dans les collections des grands musées. Mais on ne les a pas fait entrer dans les récits d’histoire.» Avec ce film, Céline Sciamma s’émancipe de son image de «réalisatrice de l’adolescence» pour s’imposer comme une cinéaste incontournable. 

 

 
à voir
Portrait de la jeune fille en feu (2019), de Céline Sciamma, avec Noémie Merlant, Adèle Haenel, Luana Bajrami, Valeria Golino. Sur les écrans français depuis le 18 septembre 2019, 110 min. 
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