Chroniques d’un passionné des enchères confiné

On 21 May 2020, by Olivier de Rincquesin
Les enchères en live ou en ligne ont permis à l’amateur d’art ou au collectionneur compulsif de tenir depuis début mars. Olivier de Rincquesen a suivi les événements à travers son «petit journal d’un confiné».
 

Le vendredi qui précédait le confinement national du 17 mars, Drouot annonçait son plan de secours : ventes confinées, quota de visiteurs, salles réduites, etc. En vain. Le site de la Gazette sonnait le tocsin la même semaine, avec des bandeaux clamant l’annulation ou le report des événements. Claude Aguttes exposait tout de même ses voitures de collection à l’espace Champerret, son équipe se repliant sur Drouotlive pour réaliser une vente dématérialisée à succès, totalisant deux millions d’euros. Le commissaire-priseur affichait néanmoins un certain désarroi : «Est-ce que c’est ça, l’avenir des enchères ?» Sans public dans la salle ?
Quel inventaire !
Le même jour, Jean-Pierre Osenat annulait ses ventes de Versailles, sur le thème de la royauté, et de Fontainebleau, sur l’Empire. Alphonse Aulard ne disait-il pas «Ah ! que la République était belle sous l’Empire»… Ailleurs, une diversité de bon aloi était de mise avec, à Chartres, une petite collection de pots à tabac, dont un superbe Staline pour collectionneur marxiste et une tirelire au bonnet alpin tricolore de la maison Christofle destinée à un skieur chic. À défaut de Festival de Cannes ou de cérémonie des Césars, le prix d’interprétation masculine catégorie ventes confinées était attribué à Maître Boscher, qui s’enflammait online pour des enchères à 5 €, pourfendant l’adversaire de son marteau. Du côté de Dijon, un lot préfigurait la réforme qui fera du commissaire-priseur un commissaire de justice : une robe d’huissier et son calot ; coïncidence, dans Le Figaro, une pleine page du président des huissiers vantait les services de sa profession… Dans la même vente surgissait un tableau d’Auguste-César Drouot, à ne pas confondre avec le sculpteur Édouard Drouot — et encore moins avec celui de la rue Drouot, Antoine, un général d’artillerie ayant participé à la campagne de Russie. Retrouvons Claude Aguttes, confiné en ses terres auvergnates, tweetant à tout-va, notamment pour la passionnante découverte de «la femme scribe», dont la dentition révèle des traces de lapis-lazuli. Travaillait-elle au Moyen Âge aux côtés des enlumineurs de livres d’heures ? Chez Tajan, la «fan base» de Mylène Farmer poussait à 7 500 € un dessin de l’interprète, dans une vente caritative organisée à l’initiative de Laurence Benaïm. Sur Drouot Digital, une autre vente caritative, au profit de l’Institut Pasteur et de l’APHP, proposait un maillot de Kylian Mbappé, au résultat hélas non proportionnel à son salaire… Sur Interencheres, à la rubrique «machine à coudre», est proposé un modèle à pédale du début du XXe siècle. De quoi produire des masques pour les futures ventes publiques déconfinées ? Et peut-on fabriquer des masques non homologués avec un lot de dentelle de Calais vendu par maître Valérie Regis, à l’hôtel des ventes de Montmorency ? À Saint-Dié-des-Vosges, l’on proposait pour collectionneur chrétien des sulfures de Baccarat avec inclusion des profils des papes Pie XII et Jean XXIII, et un vide-poche chauve-souris… rappelant les affres du Covid-19 ?

Depuis le début du confinement, la fréquentation des ventes aux enchères sur le Net est exceptionnelle. Cependant, les échanges se font à des prix plutôt bas

Faire bouger le marché
Dans Le Monde du 10 avril, Philippe Dagen pose la question : les foires sont-elles acceptables ? C’est le chaos des reports : Cologne en novembre, Bâle en septembre, Frieze Londres en octobre, deux semaines avant la FIAC, si celle-ci est maintenue. Avec une star, Claude François, le téléphone pleure aux enchères pour une pièce rare, le vinyle jaune offert par la marque Olida. Question : combien fallait-il acheter de tranches de jambon pour avoir le disque ? À Saumur-en-Auxois, Alexandre Landre, jeune commissaire-priseur, relève que «les ventes en ligne sont vitales pour les petites structures… Après l’annonce du confinement, je n’ai pas dormi pendant plusieurs jours». Alexandre Millon décompte quant à lui pour sa société quarante-cinq ventes en ces temps confinés, avec plus de sept cents lots – et une invention : la vente «So unique». Il s’agit là d’un seul lot, mais un Zao Wou-ki à 190 000 €… Pour le commissaire-priseur, la crise du Covid-19 va faire bouger le marché : le fossé va se réduire entre enchères traditionnelles et enchères online. Ceci dit en étant confiné à Villevoques, près de Troyes. Coïncidence, Pierre Pomez, figure du monde des enchères locales, vient d’y mourir. David Nordmann, chez Ader, a rejoint le mouvement des vacations en ligne après un flottement d’une quinzaine de jours. Il commence par douze lingots d’or le 12 avril, des médailles et décorations le 17, puis trois cent vingt estampes le 22. En prime ? Une petite vente en ligne de sa nouvelle structure Ader Entreprises. La maison augmentera le 18 mai sa surface d’exposition place Boieldieu, en face de l’Opéra-Comique. Toujours en ligne mais à Orléans, mardi 28 avril, Matthieu Semont disperse l’atelier du peintre – inconnu notoire – Louis Foujols : cent soixante-dix nus représentatifs de l’érotisme des années 1980. On se souvient aussi que France Bleu limousin a consacré un reportage aux enchères de maître Constanty. On peut s’y connecter, «ne serait-ce que pour voir le spectacle»… À Pontivy, Isabelle Salomé déclare : « Je pratique la vente dématérialisée depuis mon installation il y a trois ans. Les vins sont plus faciles à vendre sur Internet que des œuvres d’art ou des meubles». Les bouteilles resteront confinées jusqu’à la fin du confinement. L’acheteur n’est pas à huit jours près pour un petrus 1955…
Le panier moyen
Côté presse à nouveau, Les Échos titrent : «Déferlante de petites ventes en ligne pour les amateurs d’art», relevant qu’«il se produit en ce moment dans le marché de l’art français une petite révolution. Les chiffres sont à la fois extraordinaires et très modestes». Oui, depuis le début du confinement, la fréquentation des ventes aux enchères sur le Net est exceptionnelle. Cependant, les échanges se font à des prix plutôt bas. Au 22 avril, Interenchères a organisé soixante-dix-huit ventes avec un panier moyen autour de 214 €, Drouot Digital, quatre-vingt-sept, enregistrant le sien à 160 € pour les ventes en ligne et à 860 € pour les ventes «live». Du côté de Louviers, Jean-Emmanuel Prunier a lancé une minisérie de vidéos sur Youtube, intitulée «Adjugé», destinée à faire découvrir les coulisses de quelques-unes de ses meilleures enchères. Une initiative à forte implication culturelle, riche en rebondissements, qui mène de la Haute Époque aux bijoux modernistes et de Londres à Naples, en passant par le musée du Louvre. Histoire de rappeler que les enchères forment, selon la formule consacrée, un vrai musée éphémère.
Retrouver le contact physique
Régis Bailleul à Bayeux (et non l’inverse) prépare ses ventes du 14 juillet. Ses Bruegel sont visibles chez Éric Turquin depuis le 12 mai. L’expert est résolument optimiste : «le marché est prêt à repartir», au moins pour les tableaux anciens. Les galeries ont rouvert le11 mai, les puces de Saint-Ouen le 16, Drouot rouvre le 25 avec des expositions d’une journée, marquage au sol, préinscriptions, quotas par salle et masque obligatoire. Suzanne Tarasieve, la galeriste la plus rock’n’roll de la place, explique au Curieux des arts : «Internet permet de rester en contact, de maintenir l’éveil […] Nous avons besoin de voir, de toucher. Rien ne remplace ce contact physique, charnel.». Une supplique qui concerne également les ventes aux enchères.

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