Christine Barthe, la photo sans frontières

On 16 July 2020, by Sophie Bernard

Dédié aux arts non européens, le musée du quai Branly - Jacques Chirac possède aussi une riche collection de photographies d’hier à aujourd’hui. Sa responsable en dévoile les grandes lignes.

Christine Barthe.
© Musée du quai Branly - Jacques Chirac Photo Cyril Zanettacci

Quelle est la place de la photographie au musée du quai Branly ?
Le fonds photographique compte plus de 710 000 pièces, mais sa présence est plutôt réduite au sein du musée, ce qui peut paraître paradoxal. C’est la collection «iceberg» : elle est importante d’un point de vue numérique, mais peu visible. À titre de comparaison, les objets et notamment les sculptures représentent quelque 300 000 pièces, dont environ deux mille sont actuellement présentées.
Quelle est la genèse de ce fonds ?
Comme celui des objets, il est issu des deux collections à l’origine de l’établissement : celle du musée de l’Homme, lui-même héritier du Muséum d’histoire naturelle, et celle du musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie. 600 000 pièces proviennent du premier et 60 000 du second. Si le fonds du musée de la porte Dorée est essentiellement axé sur le XXe siècle, celui du musée de l’Homme a des strates très anciennes voire contemporaines de l’invention du médium, puisque les premières acquisitions datent de 1840, soit un an après celle-ci.
Son ancienneté est-elle sa seule spécificité ?
Cette collection doit aussi son originalité à son orientation, étant organisée autour du monde non européen, et à son statut de témoin d’une application pratique de la photographie à l’anthropologie. De ce point de vue aussi, il y a peu d’équivalents dans le monde. Dès le XIXe siècle, le Muséum d’histoire naturelle a en effet commencé à récolter des images auprès des voyageurs, encouragé les prises de vue, passé des commandes, etc. Nous avons notamment un ensemble unique de daguerréotypes correspondant aux premières utilisations du médium en ce sens. Y figurent des auteurs comme Louis-Auguste Bisson ou encore Auguste Houzé de l’Aulnoit, qui fut l’un des premiers marins à rapporter des images d’Afrique, notamment des portraits.

 

Gosette Lubondo  (née en 1993), série « Voyage imaginaire II », 2018, 50 x 75 cm, réalisée dans le cadre des résidences photographiques du
Gosette Lubondo  (née en 1993), série « Voyage imaginaire II », 2018, 50 75 cm, réalisée dans le cadre des résidences photographiques du musée du quai Branly 2017.
Gosette Lubondo © musée du quai Branly - Jacques Chirac


Cette collection est particulièrement riche en images des années 1930. Pour quelle raison ?
Cela correspond à une période clé de l’histoire de la photographie, celle de l’arrivée du Leica et de la pellicule. Ce moment où elle se développe et devient accessible au plus grand nombre coïncide avec l’émergence de l’ethnologie française. Les scientifiques commencent à se rendre sur place et à prendre des images, alors qu’ils se contentaient jusqu’alors de récolter celles des voyageurs : on passe de l’anthropologie de cabinet à celle de terrain. Par ce biais arrivent les clichés de grands noms de l’époque comme Claude Lévi-Strauss ou Marcel Griaule, mais aussi d’inconnus qui seront célèbres par la suite. Le musée a par exemple découvert tardivement un ensemble d’Henri Cartier-Bresson sur le Mexique… Les années 1960 et 1970 ont été moins étudiées et des pépites restent sans doute à déceler. Finalement, notre fonds est une accumulation extrêmement riche d’images prises à différents moments et dans divers contextes. Le fait qu’il n’ait pas été constitué uniquement par des scientifiques lui confère une densité thématique et une profondeur historique.
Sur les 710 000 pièces de la collection, combien ont été inventoriées ?
Il reste environ 100 000 négatifs à explorer, mais 500 000 images sont d’ores et déjà consultables en ligne. Une évaluation de la collection du musée de l’Homme avait été effectuée quelques années avant l’inauguration du quai Branly en 2006. Les premières acquisitions, concernant des pièces anciennes, datent du début des années 2000. Ce n’est que peu de temps avant son ouverture qu’Yves Le Fur, directeur du département du patrimoine et des collections, a décidé de faire de la photo contemporaine un axe majeur de développement.
Pourquoi le parti pris du contemporain ?
Il faut se souvenir que le musée a longtemps été présenté comme celui des «arts premiers». Or, il est avant tout celui des quatre continents. Comment signifier son inscription dans son époque ? Le choix de la photographie contemporaine nous a permis de rectifier une définition restrictive. N’étant ni un musée des beaux-arts ni un musée d’ethnographie, nous ne définissons pas notre appétence pour ce médium par rapport à l’art ou à la documentation : les deux nous intéressent. Et pour nous, il n’y a pas de hiérarchie. Cela correspond d’ailleurs à l’identité originelle de ce fonds, qui ne fait pas de distinction entre ces deux conceptions.

 

Jules Borelli (1852-1941), Portrait d’une jeune femme, Éthiopie, septembre 1885-novembre 1888, tirage sur papier albuminé, 16,7 x 12 cm. ©
Jules Borelli (1852-1941), Portrait d’une jeune femme, Éthiopie, septembre 1885-novembre 1888, tirage sur papier albuminé, 16,7 12 cm.
© Musée du quai Branly - Jacques Chirac, Dist. RMN - Grand Palais / image musée du quai Branly - Jacques Chirac
Samuel Fosso (né en 1962), SIXSIXSIX, 2015-2016, installation de 666 autoportraits au Polaroid grand format (21 x 30), détail. © Samuel Fo
Samuel Fosso (né en 1962), SIXSIXSIX, 2015-2016, installation de 666 autoportraits au Polaroid grand format (21 30), détail.
© Samuel Fosso, courtesy Jean-Marc Patras/Paris


Un musée des continents africain, océanien, asiatique, américain… Cela signifie-t-il que l’Europe en soit absente ?
Les auteurs de ces images sont à 90 % européens pour des raisons historiques, les premiers clichés émanant d’Occidentaux. Pour les pièces contemporaines, nous avons décidé d’inverser les choses et de privilégier les photographes originaires des quatre continents et peu ou jamais vus en France.
La création de Photoquai, biennale des images du monde proposée par le musée de 2007 à 2015, fut un acte fondateur. Racontez-nous…
Un jalon avait déjà été posé en 2005. Le gouvernement néo-zélandais avait souhaité faire un cadeau à la France pour saluer l’ouverture du musée. Symboliquement, Yves Le Fur avait suggéré l’idée d’une photographie contemporaine. Cela a infusé… Concernant Photoquai, rappelons que Jean-Loup Pivin (fondateur de la Revue noire et spécialiste de l’Afrique, ndlr), son premier directeur artistique, avait choisi de mettre en avant les jeunes talents issus des quatre continents n’ayant jamais exposé en France. Les cinq éditions de cette manifestation, conçues avec des commissaires originaires des régions concernées, nous ont permis de constituer progressivement un solide réseau dans le monde.
En quoi cette expérience a-t-elle eu des répercussions sur l’enrichissement de la collection ?
En 2008, nous avons décidé de mettre en place un programme de résidences s’adressant aux photographes extra-européens. Les contacts initiés à l’occasion de Photoquai se sont avérés très utiles. Chaque année, nous sélectionnons via un jury trois projets photographiques, que l’on finance à hauteur de 15 000 €. Le sujet est libre et les lauréats peuvent travailler où ils le veulent. Nous les invitons ensuite une dizaine de jours à Paris, le temps de produire les images qui intégreront la collection. L’originalité de ce programme est qu’il concerne aussi bien des auteurs reconnus, comme le Sud-Africain Guy Tillim, que des photographes qui ne sont pas en galerie. Sans cette initiative, nous n’aurions pas accès à leurs œuvres. En douze ans, plus de 600 pièces signées sont ainsi arrivées au quai Branly.
L’exposition proposée actuellement a-t-elle été conçue autour de ces résidences ?
En partie seulement, car si nombre des travaux présentés ont été produits dans ce contexte, d’autres ont été puisés dans notre fonds ou empruntés à des institutions françaises et étrangères. En réunissant des talents contemporains utilisant la photographie, la vidéo ou l’installation, cette présentation reflète finalement les axes stratégiques de notre politique d’acquisition en matière de photographie. Et avec vingt-six artistes de dix-neuf nationalités, elle offre un point de vue unique et inédit sur le monde d’aujourd’hui !

à voir
«À toi appartient le regard et (…) la liaison infinie entre les choses»,
musée du quai Branly - Jacques Chirac, 37, quai 
Branly, Paris VIIe, tél. : 01 56 61 70 00.
Jusqu’au 1er novembre 2020.
www.quaibranly.fr
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