Chirico sort de l’ombre au musée de l’Orangerie

On 13 October 2020, by Jean-Louis Gaillemin

Aux antipodes de « La fabrique des rêves » au musée d’Art moderne de Paris en 2009, Cécile Debray a préféré demander à Paolo Baldacci de faire le point sur la période métaphysique de l’artiste, à Paris et Ferrare. Un hommage au maître des lieux Paul Guillaume, son premier promoteur et galeriste.


Giorgio de Chirico (1888-1978), Mélancolie d’un après-midi, 1913, huile sur toile, 56,7 47,5 cm (détail), Paris, musée national d’Art moderne.
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais/Jean-Claude Planchet © ADAGP, Paris, 2020

En 1909, Chirico éprouve devant Santa Croce à Florence l’expérience qui inaugure son œuvre dite « métaphysique ». Familier des lieux, il eut soudain l’impression de voir la place « pour la première fois » : « et la composition de mon tableau me vint à l’esprit. » Difficile de reconnaître la fameuse piazza dans L’Énigme d’un après-midi d’automne (1910). Loin d’être une reproduction du réel, l’œuvre est une évocation de l’image de cette « révélation ». Aux antipodes du pittoresque, Chirico a créé une icône dont seule la simplicité permet d’accéder à l’essence des choses. Pour lui, rien de mystérieux ou d’irréel dans le terme « métaphysique ». On pourrait même parler d’« infra-réel » ou de « surréel », au sens où l’entendait Apollinaire qui célébra le premier Chirico et dont l’orphisme était assez proche de la vision du peintre. C’est tout d’abord l’espace urbain qui est le lieu de la métamorphose. Façades, portiques et tours aux formes gommées composent une architecture volontairement « déchargée d’histoire ». Seules quelques statues, Arianes endormies, devins rêveurs, ou grands hommes animent la solitude d’une ville où les humains sont réduits à de schématiques silhouettes aux ombres disproportionnées. Gares et locomotives, roulottes abandonnées, cheminées d’usine… la modernité vient court-circuiter ce qui restait de classicisme pour nous installer hors du temps, tandis que palmiers et voiles de navires nous égarent dans un nulle part. La cohérence spatiale est mise à mal par les perspectives et les ombres contradictoires. L’intrusion d’objets incongrus – artichauts et bananes, gants en caoutchouc, gâteaux et plâtres d’atelier – ajoute à l’ambiguïté entre l’intérieur et l’extérieur. De petites sculptures polychromes aux allures de jouet jettent même le doute sur les échelles, réduisant les façades monumentales à de simples maquettes.
Les muses de Ferrare
La déclaration de guerre entraîne le casernement de Chirico à Ferrare dans un hôpital militaire où l’on soigne les mutilés en provenance du front. Cette ville aux étranges perspectives n’est plus qu’une toile de fond où s’exhibent muses inquiétantes, héros de l’Iliade et autres vaticinateurs. Mix de statues antiques et de mannequins de tailleur, leurs visages sans regards sont sillonnés d’énigmatiques graphismes et leurs silhouettes parasitées par des accumulations d’objets, dont d’inquiétants cercueils. Honteux, ces monstres anthropomorphes se réfugient dans des lieux clos. Faisant corps avec leurs sièges, exhibant sans pudeur entrailles et prothèses, ils semblent surgis de l’hôpital où sont traités les mutilés de guerre : dossiers de chaises de thermothérapie en guise de têtes, épaules formées de bobines électriques, tandis que de vraies béquilles en bois tourné remplacent pieds et piétements. L’éprouvante expérience ferraraise a joué un rôle cathartique pour Chirico. « Pictor classicus sum » : Le Retour de l’enfant prodigue de 1919 sonne le « retour à l’ordre », au métier et à la tradition. Cette nouvelle production plaira autant à Jean Cocteau et Léonce Rosenberg qu’elle irritera André Breton qui avait spéculé, à tous les sens du terme, sur l’œuvre métaphysique. L’ombre du gourou du Cyrano plane sur l’exposition de l’Orangerie. En témoigne, dans la dernière salle, son portrait maquillé et halluciné, intégré par Man Ray dans L’Énigme d’une journée de 1914.

« Giorgio de Chirico, la peinture métaphysique »,
musée de l’Orangerie, place de la Concorde, Paris 
Ier, tél. : 01 44 77 80 07.
Jusqu’au 14 décembre 2020.
www.musee-orangerie.fr
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