Chez Martell, une vision ludique de la maison

On 16 July 2020, by Virginie Chuimer-Layen

La fondation Martell présente une exposition collective sur un design « à vivre », fruit de l’association entre designers et artisans d’art, en partie produite dans ses nouveaux ateliers.

Céline Thibault et Géraud Pellottiero, Véranda Le La du marteau, 2020, pour l’exposition « Places to be » à la fondation d’entreprise Martell.
© C.K. Mariot

Inaugurée en 2016, la fondation cognaçaise continue de lever le voile sur ses nouveaux aménagements. En invitant quatorze designers internationaux et des artisans locaux à réinventer nos intérieurs, la directrice Nathalie Viot pose un regard transversal sur le sujet. Intitulé « Places to be », autrement dit « Lieux d’être », cet événement interroge non pas l’habitat du futur, mais entend proposer une maison aux objets « praticables », imaginés par des créateurs qui ne se connaissaient pas et n’avaient jamais travaillé ensemble. « Cela nous a permis d’aller chercher au plus profond de nous-mêmes », souligne matali crasset, une des designers françaises invitées. L’unique information transmise à chacun était la dimension et la fonction assignée à des « cuves » métalliques, au sein desquelles tous ont dû réaliser leur projet. « Ma rencontre avec le fabricant charentais de matériel viticole et vinicole Chalvignac, et la découverte de ses cuves monumentales en inox, sont à l’origine de cette exposition sur 900 mètres carrés, au rez-de-chaussée du bâtiment », précise Nathalie Viot directrice de la fondation cognaçaise. Jouant sur différentes échelles, cette scénographie plutôt inattendue propose un parcours entre onze cuves de 2,50 à 3,50 mètres de haut, reliées entre elles par des passages découpés dans les parois. À l’intérieur, les créateurs ont réalisé des ambiances conformes à la typologie traditionnelle de notre habitat. Une grande partie du mobilier et des objets ont été produits in situ, à partir de matériaux locaux, dans les « ateliers du faire », c’est-à-dire l’atelier papier et tissu, dit « propre », celui du verre – grâce, notamment, à l’expertise du souffleur Jean-Charles Miot –, comme ceux du bois et de la céramique. Sous la houlette du créateur Victor Derudet, le collectif Cobble d’Angoulême a géré toutes les installations d’art contemporain et la production de certaines pièces.
Promenade à la maison
L’entrée plonge directement dans une intimité à la fois familière et singulière. Comme expliqué par le jeune designer français Clément Brazille dans le livret donné au public, ce premier espace, « où nos souvenirs sont exposés, marque la transition entre l’extérieur et le monde intérieur et privé » ; il est ici agrémenté de petits objets en céramique et métal. Passée la salle de projection, on pénètre dans l’univers céleste, multicolore et sensoriel de Nuages, salle de jeux imaginée par l’artiste chinoise Yuan Yuan, avec des artefacts poétiques interactifs. La chambre à coucher du duo italien Ornaghi et Prestinari, inspirée par L’Aventure d’un couple marié, tirée des Amours difficiles d’Italo Calvino, évoque le désamour entre deux partenaires qui ne le sont plus vraiment. À sa tête, le lit présente un muret départageant les deux taies d’oreillers. Attenante, la salle de bains O.M.R Sanitary Unit #1 du Canadien Jerszy Seymour détonne avec ses longs tuyaux rose fluo recyclant les déchets en eau douce. À côté, la « cuisine en terrasse » de matali crasset s’entrevoit comme une métaphore de la terre et de notre microbiote, d’un univers en sous-sol, royaume des micro-organismes, et de celui en surface, avec sa table d’hôte perchée sur une terrasse et ses espaces inférieurs utilitaires. Inspiré par Das Stumme spricht – Le muet parle – d’Hermann Hesse, le salon du collectif allemand Anima Ona met en valeur notre rapport ténu à la nature dans un lieu aux matériaux organiques, où le tapis ressemble à une peau animale et les étagères au vivant. Et si la bibliothèque A la sombra y con sombrero de la Cubaine Jenny Feal rappelle les habitations modestes de son pays, où, ici, les objets sont empreints de drames politiques, la véranda Le La du marteau des Français Céline Thibault et Géraud Pellottiero exhorte le public à interagir dans un lieu méditatif et interculturel. Enfin, adjacente à Humanest Swing, chambre des invités du Sud-Africain Porky Hefer, à la balancelle surdimensionnée propice au repos, Chasing the Light, boîte de nuit privée de la jeune Française Wendy Andreu achève la déambulation par une évasion hors du monde et du temps. Ouverts cette année, les ateliers – où l’on découvre aussi La Cène, monumentale table de bronze du designer Guillaume Bardet –, ont pour vocation d’expérimenter la matière pour de futurs projets, comme d’accueillir des artisans et designers du cru, en résidence croisée, pendant trois mois. « Si la céramiste Manon Clouseau a ainsi contribué à cette exposition, explique Nathalie Viot, à terme, on peut aussi imaginer des artistes internationaux jouant ce rôle-là. » Expérientielle, théâtrale, aux effets de surprises semblables à ceux d’un Cluedo, l’exposition, qui peut s’appréhender comme un immense jeu de pistes, ou un « cadavre exquis » surréaliste, a dû s’adapter au contexte sanitaire actuel. Pertinente par son aptitude à refléter l’esprit de la fondation, elle met en exergue un large écosystème créatif. Par sa stratégie durable – production interne, partenariats locaux, recyclage des matériaux –, par la valorisation transversale du design et des métiers d’art, si souvent oubliés par les fondations d’entreprise, aux côtés d’installations de plasticiens actuels, cette institution atypique crée une vraie synergie créative abolissant les hiérarchies, les frontières, et illustrant la notion de vivre ensemble.

à voir
« Places to be », fondation d’entreprise Martell,
16, avenue Paul Finiro Martell, Cognac (16)

Jusqu’en janvier 2022.
www.fondationdentreprisemartell.com
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