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Chez les Champollion, l’égyptologie à demeure

Published on , by Anne Doridou-Heim

Le musée de Vif-sur-Isère, sis dans l’ancienne propriété familiale, restitue avec justesse l’émulation intellectuelle de deux passionnés d’égyptologie.

École française du XIXe siècle, Jacques-Joseph Champollion-Figeac, vers 1800, huile... Chez les Champollion, l’égyptologie à demeure
École française du XIXe siècle, Jacques-Joseph Champollion-Figeac, vers 1800, huile sur toile.
© Département de l’Isère/Musée Champollion

La réplique touche à l’universalité. « Je tiens l’affaire ! » s’est écrié Jean-François Champollion le 14 septembre 1822. Après des années de recherche, le scientifique parvient enfin à déchiffrer l’écriture des anciens Égyptiens. Et le 27 du même mois, il expose sa découverte devant l’Académie des inscriptions et belles-lettres. L’histoire est en marche, le nom de Champollion sera à jamais lié à la fin du mystère des hiéroglyphes. En revanche, le rôle essentiel joué par Jacques-Joseph, son frère aîné, est moins connu. Et que l’égyptologue ait travaillé dans une demeure des champs, aux pieds du massif du Vercors, également. En 2001, le département de l’Isère, très actif sur le plan patrimonial, achète la maison à ses descendants, sans projet réellement précis, sinon de la rendre accessible au public. Tout démarre en 2004 à la suite d’un congrès d’égyptologie tenu à Grenoble, qui attire près de 50 000 visiteurs. Naît alors l’idée de l’installation d’un musée dans la demeure familiale, afin de mettre en valeur ce formidable héritage. Le projet est lancé en 2016, et son inauguration a lieu le 5 juin 2021. En cette année du bicentenaire du déchiffrement, nul ne doute que le public viendra en nombre découvrir ce lieu aussi attachant qu’historique. « La nouvelle institution rend hommage aux deux illustres frères et à leur relation fusionnelle. » Le ton est donné par Caroline Dugand, directrice du musée. L’aîné Jacques-François Champollion-Figeac (1778-1867) est remis à sa juste place : la demeure, lui venant de son épouse, lui appartenait. Né comme Jean-François à Figeac, dans le Quercy, il choisit de venir s’installer à Grenoble, dans le berceau paternel du Dauphiné. Il mène un parcours brillant de chercheur, à la fois professeur, doyen de la nouvelle faculté des lettres de Grenoble, bibliothécaire et conservateur des manuscrits à la Bibliothèque royale, et suit l’éducation de son cadet de douze ans, dont il est aussi le parrain. Après la mort prématurée de son frère en 1832, il aura à cœur de poursuivre son œuvre inachevée par des publications. « C’est pourquoi le projet scientifique repose en premier point sur la valorisation de la relation fraternelle, et que l’idée qui s’est imposée a été de conserver l’esprit du lieu, celui de la maison des champs de deux érudits », poursuit la conservatrice. Le maître d’œuvre, l’agence lyonnaise Archipat, a su concilier les exigences d’une muséographie d’aujourd’hui avec les contingences inhérentes à une maison de campagne, alternant des espaces à forte valeur patrimoniale et d’autres à la scénographie plus contemporaine. Aucune extension n’a été réalisée ; les bâtiments ont été restaurés avec les savoir-faire traditionnels du Vercors, le parc de deux hectares a été laissé dans son état naturel et pour la menuiserie, l’entreprise sélectionnée, Adeco, est celle-là même qui a œuvré à l’Hôtel de la Marine. Un vrai musée, mais dans une demeure authentique et préservée.
 

Stèle cintrée à trois registres Nouvel Empire (1500-1069 av. J.-C.), calcaire.
Stèle cintrée à trois registres Nouvel Empire (1500-1069 av. J.-C.), calcaire.
© Musée du Louvre, DIST. RMN Grand Palais / Georges Poncet

Intimité érudite
Un buste post mortem en marbre blanc, réalisé par le sculpteur Antoine Étex à la demande de l’aîné, accueille les visiteurs. Des deux frères, seule l’abondante correspondance conservée aux archives du département était répertoriée – ils s’écrivaient tous les jours. La surprise n’en a été que plus belle de voir que tant de souvenirs intimes avaient été préservés par les descendants de Jacques-Joseph – qui n’avait pas cédé aux sirènes du marché –, notamment des estampages de la pierre de Rosette, le manteau égyptien de Jean-François et le bureau du déchiffrement. Dans le salon, où se réunissait la fine fleur littéraire et savante du Dauphiné, une galerie de portraits familiaux et le mobilier d’époque sont soigneusement disposés. La conservatrice insiste sur la volonté de « mettre le moins de distance possible », afin que l’on se sente vraiment chez les Champollion. Le climat intellectuel de Grenoble est aussi évoqué, la ville disposant en ce début de XIXe siècle de nombreux cercles savants auprès desquels la fratrie a trouvé un terrain fertile. C’est là que Jean-François étudie et se passionne pour les langues orientales, là aussi qu’il rencontre le botaniste Dominique Villars et le préfet de l’Isère Joseph Fourier – qui a participé à la campagne d’Égypte –, protecteur des deux frères. Le goût des livres rapproche l’aîné et le cadet. Jean-François est un linguiste aguerri. En témoignent une bible en hébreu annotée, dans laquelle il a appris à lire la langue morte, et un Ancien Testament dévoré à 11 ans à peine, qui lui offre sa première vision de l’Égypte antique. À Grenoble encore, il étudie le dessin à l’École centrale – il n’existe pas encore d’école des beaux-arts. Au dernier étage, un film assure la transition entre les deux parties du musée, la familiale et l’égyptienne. L’occasion de rappeler que la dernière inscription en hiéroglyphes remonte à 394 apr. J.-C., et que c’est vers le Ve siècle que leur transcription se perd définitivement.
 

© Jean-Sébastien Faure - Musée Champollion 33
© Jean-Sébastien Faure - Musée Champollion 33

La naissance de l’égyptologie
La course au déchiffrement des hiéroglyphes peut commencer. L’enthousiasme des deux frères est restitué, intact. L’aîné a postulé, sans succès, pour participer à la campagne d’Égypte : il sera cependant associé à la rédaction de la préface de la Description de l’Égypte par Fourier. Pour illustrer la carrière des deux frères et la naissance de l’égyptologie, différents musées de la région Rhône-Alpes –Roanne, Aix-les-Bains, Chambéry, Vienne, Grenoble – n’ayant pas vocation à exposer des antiquités égyptiennes, ont fait des dépôts d’antiquités, spécimens naturalisés et objets de la vie quotidienne illustrant les champs d’étude investis par les savants de l’expédition. Une politique de préemptions soutenue par le département a également permis l’achat à Fontainebleau d’une toile de 1819 de François-Martin Testard, Les scientifiques de l’expédition qui dessinent le temple de Denderah (Osenat, 25 mars 2018). En 2020, lors d’une des sessions Aristophil, il emportait un exemplaire du Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens, accompagné d’une lettre du découvreur à Louis XVIII. La famille avait conservé certains de ses travaux préparatoires et des documents, dont un encrage original de la pierre de Rosette annoté de sa main, des fragments de papyrus, des moulages d’amulettes, de scarabées et une bibliothèque « retour d’Égypte » frappée de son sceau. « Beaucoup de visiteurs vont découvrir que Jean-François Champollion a été le premier conservateur du département des Antiquités égyptiennes du musée Charles X. » C’est ici, dans cette villa nommée « Les Ombrages », en 1827, qu’il apprit la création de cette galerie et sa future nomination. « L’idée est de montrer comment le déchiffrement a permis l’ouverture sur une civilisation et comment, en savant universel, il a fait œuvre novatrice de conservateur. » Le Louvre a consenti un prêt exceptionnel de 82 pièces. L’apothéose de l’expédition en 1828-1829, cofinancée par Charles X et le grand-duché de Toscane, clôt le parcours. Un an et demi en Égypte à reprendre tous les relevés de l’expédition de Bonaparte, les corriger et, au retour en France, la consécration. L’immersion est parfaitement menée, petite et grande histoire sont intimement associées pour, partant de l’Isère, assister à la naissance d’une nouvelle science : l’égyptologie.
 

à voir
Musée Champollion,
45, rue Champollion, Vif (38), tél. : 04 57 58 88 50,
https://musees.isere.fr/musee/musee-champollion

« Déchiffrements », musée Champollion - Les écritures du monde,
place Champollion, Figeac (46), tél. : 05 65 50 31 08,
Du 9 juillet au 9 octobre 2022.
www.musee-champollion.fr 
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