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Chardin désiré par le Louvre

Published on , by Vincent Noce

Au lendemain de l’adjudication-record de la nature morte de Chardin à un acheteur américain, le Louvre s’est opposé à la délivrance d’un passeport.

Le Panier de fraises des bois, huile sur toile (38 x 46 cm) de Jean Siméon Chardin... Chardin désiré par le Louvre
Le Panier de fraises des bois, huile sur toile (38 46 cm) de Jean Siméon Chardin (1699-1779), a été adjugé 24,4 M€ le mercredi 23 mars 2022 chez Artcurial, à Paris.

La nature morte de Jean Siméon Chardin, Panier de fraises des bois, vendue par la famille Marcille pour 24,3 M€, a atteint un record pour une peinture française du XVIIIe siècle. Elle a été adjugée chez Artcurial, le 23 mars, au galeriste new-yorkais Adam Williams, agissant pour un client. Une belle revanche pour une toile qui rivalise difficilement avec les chefs-d’œuvre du maître du silence et était passée inaperçue en son temps. Il est vrai, comme l’a relevé Carole Blumenfeld dans ces colonnes (voir l'article Avec le panier de fraises de Chardin, un peintre du XVIIIe siècle déjà impressionniste de la Gazette n° 8, page 10), que la composition est desservie par ses reproductions et par le voilage jaune d’un vernis ancien. Mais enfin, ce n’était pas le cas en 1761, quand aucun chroniqueur ne l’a remarquée lors de sa présentation au Salon. Même Diderot, qui appréciait l’artiste, ne lui a pas consacré une ligne. Il fallut attendre un siècle pour la voir reconnue, par les Goncourt essentiellement. Encore ont-ils été impressionnés par la grâce des deux fleurs en avant-plan, « faites pour ainsi dire de l’âme de leur couleur», mais sans dire mot de l’empilement des fragaria qui donne son nom au tableau. À cela s’ajoute ce prix extrêmement élevé, en une période d’effondrement des budgets des musées. Aussi y eut-il bien une part de surprise quand Laurence des Cars, présidente-directrice du Louvre, a annoncé, deux jours après la vente, que l’institution demandait une procédure de classement comme trésor national. Le musée est « pleinement mobilisé pour faire entrer le tableau dans les collections nationales», a-t-elle déclaré au Figaro. En conséquence, l’œuvre ne peut sortir de France, le temps pour le musée de chercher les financements. Pour autant, Éric Turquin fait observer que « la vente n’est pas bloquée». Elle est suspendue pour deux ans et demi, au terme desquels l’État achètera l’œuvre ou la laissera traverser l’Atlantique. Pour l’expert, cela n’a rien de surprenant : « Le Louvre avait été prévenu en septembre et, par deux fois, Laurence des Cars nous avait fait part de son intérêt.»

Stratégie payante
La maison de ventes a réclamé le certificat d’exportation quelques jours avant la vacation, trop tard donc pour obtenir une réponse à temps pour la mise aux enchères. Selon nos informations, le service des musées de France avait demandé que le fait soit communiqué au moment de la vente et figure sur le catalogue en ligne avec la précision que le certificat avait des chances d'être refusé, pour informer pleinement la clientèle, notamment étrangère, qui n’est pas toujours au fait des arcanes de la législation du patrimoine. Arcturial a préféré s’abstenir d’une communication qui aurait risqué de peser sur les enchères. Directeur du département des maîtres anciens, Matthieu Fournier, considère : « Nous n’avions pas à faire d’annonce verbale. Rien ne nous y oblige. Rien n’oblige non plus l’opérateur à demander un certificat avant une vente. La procédure figure aux conditions écrites de vente et elle est énoncée par la loi ; nul n’est censé ignorer la loi.» En fait, nous n’avons pas retrouvé cette information dans les conditions de vente inscrites au catalogue, même si celle de la préemption ou les précautions à prendre si l’objet est en ivoire y figurent. De toute manière, stipule Matthieu Fournier, Adam Williams et son client « n’ont aucun problème à attendre trente mois, car ils savent qu’il s’agit d’une œuvre très importante qu’ils ont une chance d’obtenir à ce moment-là ». Pour Éric Turquin non plus, « il n’y a aucun problème». Cette « stratégie de bon sens a permis d’obtenir un prix à l’international que personne ne peut contester». Elle permet, dit-il, « d’éviter un long processus» d’expertise contradictoire pour établir la valeur du bien. « Les vendeurs savent que le refus de certificat était une possibilité depuis le 1er juin et le Louvre a été informé en septembre de la mise en vente.» À l’évidence, cette tactique fait monter les prix, en évitant qu’un refus de passeport avant la vente ne dévalorise l’œuvre. L’expert estime qu’elle est le meilleur moyen de « défendre la famille qui a découvert l’œuvre il y a cent cinquante ans et l’a prêtée à toutes les expositions qui en ont fait la demande».

Le précédent Cimabue
La même méthode, reconnaît-il, avait été suivie pour la vente du Cimabue qui, à 24 M€, a décroché un record pour un tableau primitif en 2019. Il a été adjugé par Actéon, avec Éric Turquin comme expert, à Àlvaro Saieh, le milliardaire chilien qui a constitué la collection Alana à New York. Suivant le même scénario, le certificat d’exportation lui a été refusé après la vente. Le Louvre, selon nos informations, devrait l’acheter, d’ici la date limite d’août. Éric Turquin se dit  « très heureux si le Chardin aboutit sur les cimaises du Louvre». Mais, en privé, plusieurs experts et conservateurs ont exprimé leur stupéfaction de voir le musée s’engager dans une acquisition aussi onéreuse en période de crise financière aiguë, pour un tableau qui ne fait pas l’unanimité, alors que le Louvre possède déjà 41 œuvres de Chardin. Signe d’embarras, l’établissement n’a pas souhaité expliquer ce choix, alors que sa politique d’acquisition a déjà été contestée ces dernières années pour son arbitraire. Une chose est sûre : il n’a pas les moyens de payer ce que certains considèrent comme un caprice du département des Peintures, que sa présidente n’aurait pas voulu contrarier. Il consacre 20 % de ses revenus en billetterie aux acquisitions, ce qui lui permet de collecter de 5 à 8 M€ en année normale, auxquels s’ajoutent le soutien des amis du musée, le mécénat et le crowdfunding. Mais les visites se sont effondrées de 70 % ces deux dernières années et la proportion d’entrées gratuites a grimpé avec la hausse des jeunes visiteurs européens. L’année dernière, le Louvre a consacré un méritoire 6 M€ à ses acquisitions, en puisant dans ses réserves. Cet épisode préfigure le grand débat sur les priorités des musées dans les années à venir, quand les effets miraculeux des plans gouvernementaux se seront effacés.

Wednesday 23 March 2022 - 18:00 (CET)
7, rond-point des Champs-Élysées - 75008 Paris
Artcurial
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