Cézanne, peintre tellurique

On 14 July 2017, by Bertrand Galimard Flavigny

Alors que le musée d’Orsay présente les portraits de Cézanne, la fondation Pierre Gianadda a choisi un ensemble d’œuvres de l’artiste rarement, voire jamais montrées au public.

Montagnes en Provence (Le Barrage de François Zola), (détail), vers 1879, huile sur toile, 53,5 x 72,4 cm, Cardiff, National Museum of Wales.
© National Museum of Wales

Aussi surprenant que cela puisse paraître, il a neigé à l’Estaque. Nous en avons la preuve grâce à Paul Cézanne (1839-1906) qui y a peint, en 1870, plusieurs scènes enneigées. La Neige fondue à l’Estaque - Les Toits rouges, montrant un paysage rendu avec une certaine violence, est une toile emblématique de la facture «couillarde» de Cézanne, comme le souligne Daniel Marchesseau, commissaire de l’exposition «Cézanne, le chant de la terre». Le peintre revendiquait cette manière avec son accent provençal très prononcé : «Il y a deux sortes de peinture : la peinture bien couillarde, la mienne, et celle des ottres.» Lorsque Paul Cézanne y fit un premier séjour en 1870, l’Estaque était alors un petit port de pêche. Il y revint à cinq reprises jusqu’en 1885, choisissant d’installer son chevalet au plus haut du village, par-dessus les maisons. On considère aujourd’hui que si l’on mettait bout à bout toutes ses toiles inspirées par la baie, on obtiendrait un véritable panorama. Deux autres évocations figurent à Martigny, L’Estaque, effet du soir (1871 et Le Village des pêcheurs à l’Estaque (1870) : «Cézanne a en effet arpenté la Provence, sa terre, confirme Daniel Marchesseau, il cueillait la lumière extérieure, les reflets, les transparences ; il créait également des mosaïques lumineuses, rouge, jaune. Il a inventé une scène chromatique grâce à sa connaissance intérieure des sols qu’il a arpentés.» Nous retrouvons cet aspect tellurique dans ses toiles inspirées par la région d’Auvers-sur-Oise, qu’il parcourait en compagnie de ses amis impressionnistes. Cézanne s’est fait pratiquement seul : il n’a pas été admis aux Beaux-Arts. Et s’il a étudié à l’académie Charles Suisse, il n’a pas vraiment reçu d’enseignement. Il a donc fait son apprentissage sur le terrain, sans omettre de se rendre au Louvre, contempler les maîtres. «Il était ainsi très libre, très intuitif et direct, tout en analysant et réfléchissant : c’est la raison pour laquelle il peignait lentement. L’exécution du portrait de Vollard, par exemple, demanda une centaine de poses. Ceci explique encore les strates que l’on voit sur ses toiles. S’il montre une grande spontanéité dans ses aquarelles, on sait qu’il prenait néanmoins son temps, réfléchissait beaucoup ; mais il n’était pas un bon dessinateur, ce qui lui importait peu. Les grands dessins sont peu nombreux. On en connaît un, préparatoire au Portrait de Vollard, conservé à Orsay. On sait encore qu’il détruisait beaucoup.» La première réflexion qui vient à l’esprit, en considérant l’autre exposition consacrée à Cézanne au musée d’Orsay, est la suivante : «Encore !» Ce que réfute Daniel Marchesseau : «On pense que Cézanne fait souvent l’objet d’expositions. En réalité, il y en a eu moins qu’on ne le pense.» Nous en avons quand même toutefois relevé une trentaine, d’importances diverses, en trente ans. «Une exposition comme celle-ci n’a jamais eu lieu. La sélection destinée à Martigny est plus ciblée et plus intimiste, poursuit Daniel Marchesseau. Elle a pu être menée à bien grâce au catalogue raisonné en ligne, donc facile d’accès. Nous avons réuni de nombreux paysages et des natures mortes. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi comme sous-titre la référence au Chant de la terre, la symphonie de Gustav Mahler.»
 

Le Jardin des Lauves, vers 1906, huile sur toile, 65,6 x 81,3 cm, Washington DC, The Phillips Collection. © The Phillips Collection
Le Jardin des Lauves, vers 1906, huile sur toile, 65,6 x 81,3 cm, Washington DC, The Phillips Collection.
© The Phillips Collection

Cette exposition comporte 80 tableaux et des œuvres sur papier. Un grand nombre d’entre eux n’ont pas été vus depuis longtemps, voire jamais, comme Le Jeu de cache-cache, daté de 1862-1864, d’après Lancret, prêté par le musée Nakata au Japon. De grandes dimensions, peint directement sur l’un des murs du jas de Bouffan, il est d’une facture un peu naïve. À l’opposé figurent ses toutes dernières œuvres : Le Jardinier Vallier, un portrait inachevé, et Le Cabanon de Jourdan, peint en avril 1906, quelques mois avant sa mort en octobre. «Il a été malaisé de respecter et équilibrer les thématiques des factures, commente encore celui-ci. On s’aperçoit que sa période impressionniste a été très brève. Il faut savoir que Cézanne n’était pas Parisien, c’était un provincial attaché à sa ville, Aix-en-Provence, et à son milieu familial. L’homme était un peu triste, pas mondain pour deux sous ; il était, dit-on, « gromeleux », et parlait avec l’accent du Midi, ce qui le rapprochera de Joachim Gasquet, le fils de son ami Henri, attaché comme lui à ses traditions.» C’est Pissarro qui lui a pris la main et l’a conduit à Auvers-sur-Oise, peindre Chaumières à Auvers-sur-Oise en hiver (1873), la Maison du docteur Gachet (1872-1873), mais aussi les différents «paysages» saisis à Valhermeil dans les mêmes années. Cézanne passa encore une année à Melun, ce qui lui a permis de découvrir d’autres paysages, notamment Le Pont de l’île Machefer à Saint-Maur-des-Fossés (1895-1898) qui présente un camaïeu de verts, considéré par le commissaire comme un paysage de la maturité du peintre. Daniel Marchesseau rappelle encore que l’on compte deux périodes dans la vie artistique de Cézanne : celle d’avant 1895 et celle qui suivit son exposition chez Ambroise Vollard. Le galeriste lui acheta, l’année suivante, la totalité de son atelier, soit près de sept cents peintures sans compter les aquarelles et dessins ! Peu après, Bernheim s’intéressa également à lui, et vendit, comme Vollard, certains de ses tableaux en Allemagne. Cette année charnière vit encore sa rupture  non confirmée  avec son ami d’enfance Émile Zola, dont on peut voir un portrait exécuté en 1862-1864, et la vente du jas de Bouffan, le mas familial, qui apporta une plus grande aisance à l’artiste. En 1901, il fit construire un atelier face à la montagne Sainte-Victoire et, à l’imitation de Monet, commença à peindre de plus grandes toiles, représentant cette colline devenue célèbre grâce à lui et à Renoir.
 

Nature morte à la cruche, vers 1893, huile sur toile, 53 x 71 cm, Londres, Tate Gallery. © Tate, London
Nature morte à la cruche, vers 1893, huile sur toile, 53 x 71 cm, Londres, Tate Gallery.
© Tate, London

Ses amis collectionneurs
«En dehors de paysages, l’exposition présente un ensemble époustouflant de Baigneuses », souligne Daniel Marchesseau. Ces sept compositions imaginaires sont, selon le commissaire, fondatrices de son univers montmartrois. Il convient de signaler encore quelques portraits, dont deux de Madame Cézanne (1873-1874 et 1878-1888) et de Victor Choquet (1880), son plus ardent collectionneur. «Les premiers clients ont été des artistes, rapporte le commissaire, ceux-là avaient une grande révérence vis-à-vis de ce provincial, par ailleurs cultivé. Reportez-vous au Chapeau de Cézanne peint par Picasso en 1909, qui est une manière de le révérer, comme l’ont fait Maurice Denis, dans son Hommage à Cézanne (1900) qui réunit tous ses amis, et Matisse. Ses premiers admirateurs seront toujours des peintres, Rouart et Pissarro, ses aînés, et plus près de lui, Monet et Renoir, Sisley, Murger, Gauguin ou Guillaumin avant Degas, Caillebotte, Redon, Helleu, jusqu’à Max Liebermann en Allemagne…» Ajoutons Victor Choquet et, naturellement, le docteur Gachet. Tous acquirent certains de ses tableaux. «On comprend ainsi, conclut Daniel Marchesseau, comment et pourquoi un certain nombre de ses toiles particulièrement abouties passèrent de mains en mains, entre les artistes liés au peintre et les quelques marchands qui le défendirent très tôt et contribuèrent à sa reconnaissance.»

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