Cézanne et moi

On 23 September 2016, by Camille Larbey

La réalisatrice Danièle Thompson s’intéresse aux destins croisés de Paul Cézanne et Émile Zola, dans un film porté par un formidable duo d’acteurs.

«Ce n’était pas des légendes, juste des jeunes gens avec leurs copains, leurs problèmes, leurs rêves et leurs faiblesses.» Danièle Thompson, la réalisatrice.
© Luc Roux

À l’origine de ce projet, la fascination de la réalisatrice Danièle Thompson pour l’amitié entre Paul Cézanne et Émile Zola : «Quand on évoque Cézanne, Zola, Hugo ou Renoir aujourd’hui, on voit tout de suite des vieillards chenus et impressionnants. Là, je découvrais des hommes jeunes, en plein devenir, dans une intimité, un quotidien qui, justement, n’était pas impressionnant.» Cézanne et Zola se connaissent depuis leur jeunesse à Aix-en-Provence. Quand ils ne fréquentent pas le collège Bourbon, ils courent la garrigue, se baignent nus et rêvent à des lendemains glorieux. Les années passent, apportant succès à Zola et infortune à Cézanne. Mais rien ne semble avoir de prise sur leur affection réciproque. L’auteur des Rougon-Macquart envoie à chaque fois un exemplaire de ses nouvelles publications à Cézanne. Ce dernier, lors de ses passages à Paris, ne manque jamais de faire un détour à Médan, où résident l’écrivain et son épouse Alexandrine. Leur amitié est toutefois écornée en 1886 lorsque Zola publie L’Œuvre. Le roman met en scène Claude Lantier «avec sa forte barbe, sa grosse tête, ses gestes emportés», un peintre génial mais aigri, incapable de réaliser le moindre chef-d’œuvre. Cézanne se reconnaîtra dans cet âpre portrait et en prendra ombrage. Les intentions, malveillantes ou non, de Zola à l’égard de son ami sont encore ardemment débattues par les biographes des deux artistes. Après tout, Monet s’est aussi identifié en Claude Lantier, dont il partageait le prénom. De cette brouille désormais légendaire, Danièle Thompson s’autorise une licence romanesque : une ultime rencontre à Médan entre les deux artistes, en 1888. C’est une année charnière : Cézanne, qui a perdu son père deux ans auparavant, connaît un confort matériel inattendu grâce à l’héritage. Il se sépare d’Hortense, avec laquelle il vivait en concubinage depuis près de vingt ans, et s’apprête à emménager au Jas de Bouffan, où il peindra à loisir la montagne Sainte-Victoire. De son côté, Zola tombe amoureux de sa lingère de 21 ans, bouleversant un quotidien jusqu’alors bien rangé. De telles retrouvailles ne sont pas attestées. Mais la dernière lettre connue de Cézanne à Zola, écrite en 1887 et vendue à Sotheby’s en 2013 pour 27 500 €, pourrait le laisser supposer puisqu’elle se termine sur les mots suivants : «Quand tu seras de retour, j’irais te voir pour te serrer la main.» Danièle Thompson s’est fait la spécialiste des comédies. Avec Cézanne et moi, la réalisatrice s’intéresse pour la première fois à l’histoire de l’art, un univers qui lui est pourtant familier. Son père, le réalisateur Gérard Oury, était un grand amateur et sa collection comptait des Dufy, Gromaire, Villon, Lapicque, Pignon, Arman, Cocteau, Buffet.
 

  
  

Une amitié à contresens
Pour les deux acteurs principaux, le défi était de taille : incarner des hommes de leurs 18 à 60 ans. Guillaume Gallienne interprète le solitaire d’Aix en peintre colérique, crevant ses toiles dès que le moindre doute l’assaille. Guillaume Canet compose un Zola tout en retenue, coincé dans son costume de petit bourgeois alors qu’il a toujours dénoncé la misère de son époque. Tous deux sont convaincants dans leurs rôles nécessitant parfois jusqu’à trois heures de maquillage. L’acte de création reste néanmoins un élément nodal du biopic consacré à un(e) artiste. Mis en scène avec brio, comme par exemple Brian Wilson composant les futurs tubes des Beach Boys (Love and Mercy de Bill Pohlad) ou Jacques Dutronc étalant les couleurs à l’aide de sa truelle (Van Gogh de Pialat), il permet au spectateur d’entrevoir l’intimité indicible de l’artiste. Fait suffisamment rare pour être noté, Danièle Thompson préfère confiner l’acte de création dans le hors-champ. Les quelques scènes de Cézanne peignant un portrait ou Zola ajoutant une nouvelle branche à l’arbre généalogique des Rougon-Macquart sont anecdotiques. Comment une si forte amitié peut perdurer face à l’ego et l’égoïsme ? Le véritable sujet du film est cette interdépendance affective entre deux grands artistes accomplis. D’ailleurs, le film devait s’appeler Les Inséparables. L’épilogue de cette histoire d’amitié écrite à contresens est absent du film : en 1906, quatre ans après la mort de Zola, Cézanne assiste à l’inauguration d’un buste de l’écrivain à Aix. Le peintre ne peut alors s’empêcher de pleurer son ancien compagnon disparu.

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