Ceci est un appareil photographique

On 28 February 2019, by Philippe Dufour

Connu à une dizaine d’exemplaires seulement, ce modèle aux allures de jumelles cumule bien des qualités. Maniabilité, rapidité, discrétion… Avant-gardiste pour son époque, il sera bientôt la star incontestée d’une vacation chartraine.

Geymet et Alker constructeurs Paris, jumelle photographique de Nicour, brevetée S.G.D.G., vers 1867, fer, laiton, gainée cuir à deux objectifs, h. 20 cm.
Estimation : 25 000/35 000 

Au premier coup d’œil, on dirait un objet tout droit sorti de l’imagination d’un surréaliste, la rencontre fortuite d’une paire de jumelles et d’un tambour chamanique dans une élégante boîte gainée de cuir. Il s’agit seulement d’un appareil photographique, d’un type certes fort rare et appelé «jumelle de Nicour». Son inventeur serait donc Charles Octave Nicour (1840-1879), un ingénieur parisien ; quant à ses constructeurs, ils se nomment Geymet et Alker. Se désignant eux-mêmes comme «fabricants de produits chimiques et d’appareils pour la photographie et l’électricité», ils tiennent boutique à Paris, 8, rue Neuve-Saint-Augustin. En 1866, les deux associés décident de se lancer dans la fabrication de ce drôle d’engin qui, à plusieurs titres, s’avère être une véritable révolution technologique, bien en avance sur son temps. Alors que prendre un cliché nécessite d’ordinaire des chambres imposantes et fixes, notre appareil est facilement transportable, grâce à son petit format. Autre avantage : il permet aussi de prendre des vues en continu, grâce au changement des mini-plaques par gravité, et non plus manuellement. Comment fonctionne-t-il ? On règle à la main le diaphragme-obturateur à deux ouvertures (l’autre objectif servant de viseur). Au-dessus, dans la boîte, se trouvent les cinquante plaques au collodion sec de 4 cm, qui vont se succéder derrière l’ouverture. Car une fois la prise effectuée, il suffit de renverser l’appareil afin que la plaque exposée tombe dans le magasin, que l’on va bien vite tourner pour armer une plaque vierge !
Un accessoire à la James Bond
Outre le fait d’être maniable, adapté au voyage et au reportage, bref, d’être moderne, le modèle de Geymet et Alker pourrait bien avoir été conçu pour photographier… incognito. D’ailleurs, Todd Gustavson, le conservateur de la George Eastman House de Rochester, aux États-Unis, et auteur de l’ouvrage 500 appareils de légende (éd. Eyrolles, 2013), a rangé nos «jumelles» dans le chapitre «Détectives». Il s’agit de l’appellation que l’on donne, dès 1881, à ces appareils basiques de type «box» (comme le premier Kodak), demandant très peu de réglages, permettant de saisir scènes et personnages sur le vif, à l’improviste, voire à leur insu. Dans cette catégorie, on peut aussi classer le Tisdell & Whittlesey new-yorkais, qui permettait de prendre des photos sans en ouvrir l’étui grâce à une ouverture cachée. Sans oublier tous ceux qui prennent l’apparence d’un sac à main, d’un paquet cadeau, d’un livre ou même d’un chapeau, disponibles dès la fin du XIXe siècle. Comme eux, la «jumelle de Nicour» peut passer inaperçue, car une fois le magasin démonté et discrètement rangé dans une sacoche, il ne reste plus entre les mains de son propriétaire qu’un banal instrument d’optique… Et pour les amateurs d’aujourd’hui, un objet exceptionnel dont on ne connaîtrait qu’une dizaine d’exemplaires, dont ceux conservés par le musée des Arts et Métiers, à Paris, la Fondation Auer Ory, à Hermance en Suisse, et bien sûr la George Eastman House citée plus haut. 

Sunday 10 March 2019 - 02:00
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