Catalogues raisonnés, comment s’y retrouver

On 09 April 2019, by Sarah Hugounenq

Ils fleurissent comme un printemps, sans qu’il soit aisé de faire la part entre le bon grain et l’ivraie. D’autant que le numérique et les choix éditoriaux viennent bousculer un secteur longtemps resté confidentiel et traditionnel.

Lancement de Raisonline en septembre 2018. Daniel Kahn, Mark Grol, Marcel Reichart, Staffan Ahrenberg (Cahiers d’Art), Marek Zabicki, Philippe Gellman, Olivier Marian (Arteïa) après la signature.
© Arteïa/Cahiers d’Art

Le grand business des catalogues raisonnés !» Cette boutade lancée par un marchand dans les allées de la Brafa, la foire de Bruxelles, illustre l’actualité nébuleuse que connaissent ces publications. Leur liste ne cesse de s’allonger, illustrant du même coup la diversité de leurs auteurs : Kees Van Dongen par Elizabeth Gorayeb (du Wildenstein Plattner Institute), Louis Valtat par l’association des Amis de Louis Valtat, Louis Léopold Boilly par les marchands Étienne Breton et Pascal Zuber… Cet engouement est pourtant proportionnellement inverse aux difficultés de diffusion et de rentabilité. «Les catalogues raisonnés dans l’art ancien, souvent issus de thèses de doctorat, sont très coûteux à produire en raison de leur volumétrie, du nombre d’illustrations et des droits de reproduction. Leur rentabilité est très incertaine, faute de débouchés suffisants : les bibliothèques, les musées, les universités ou les galeries et les historiens d’art, qui sont la cible naturelle, n’ont souvent pas les moyens de les acquérir», explique Christian Volle, secrétaire général de la maison d’édition spécialisée Arthena. Selon nos informations, ce type d’ouvrage nécessite un investissement de 50 000 à 70 000 €. «L’authenticité des œuvres est une question de plus en plus centrale, ce qui explique aussi l’essor des catalogues raisonnés, analyse Corentin Dury, conservateur du musée des beaux-arts d’Orléans, qui travaille actuellement sur le répertoire du dessinateur, graveur et peintre Bernard Picart (1673-1733). Si, en théorie, leurs auteurs sont libres, il ne faut pas négliger les contraintes qui s’exercent sur eux, du fait de l’impact de ces ouvrages sur les prix du marché.» D’un point de vue strictement juridique, un catalogue raisonné n’est pas un instrument légal mais, en termes d’usage, il est considéré comme une instance d’authentification  d’autant que la judiciarisation de l’expertise peut conduire à se reporter vers ce type d’ouvrages, pour lesquels la liberté d’expression de leurs auteurs a été entérinée par la cour d’appel de Paris en 2015. La Warhol Foundation, la Lichtenstein Foundation ou les archives Michaux ont ainsi cessé d’émettre des certificats au profit de la rédaction d’un répertoire. Face à la demande, les projets, de qualité variable, déferlent sur un secteur en mal de réglementation. «Les catalogues raisonnés sont de plus en plus nombreux, à l’inverse des auteurs capables, moins d’un sur dix, prévient Pascal Offenstadt qui, après le catalogue d’Albert Dubois-Pillet, poursuit avec celui d’Edmond Cross, prévu pour la fin de l’année. Beaucoup annoncent un catalogue et rien ne paraît, seulement pour référencer les œuvres et se faire payer pour leur authentification. En quête d’une notoriété dans le monde de l’art, tout le monde s’y met !» Un exemple : Rembrandt fait l’objet de pas moins de trois catalogues, dont les œuvres authentifiées passent de 600 à 5 000 selon les auteurs. À qui faire confiance ?
De l’importance des auteurs
«Nous avons déjà refusé plusieurs propositions, car les auteurs étaient douteux, reconnaît Julie Rouart, directrice de collection chez Flammarion, qui prépare pour novembre la publication du premier volume du catalogue de Zao Wou-ki pour les années 1948-1958. À chaque demande, j’appelle et me renseigne sur la fiabilité de l’auteur. Un conservateur comme Pierre Rosenberg, avec qui nous travaillons sur Nicolas Poussin, qui ne peut se faire rémunérer pour son expertise, constitue un gage d’objectivité.» Pourtant, le fonctionnaire n’est pas la panacée. «Non seulement les conservateurs étrangers peuvent recevoir des cachets pour des authentifications, mais notre position, en France, de représentant de la loi peut rebuter certaines personnes, de peur, en nous présentant leurs œuvres, de livrer des informations qui pourraient nuire un jour à leur exportation, admet Corentin Dury. D’excellents historiens de l’art établissent des ouvrages rigoureux. Pour les reconnaître, il suffit de vérifier leur bibliographie et sa régularité dans le temps, les sources, les notes de bas de page, mais aussi les maisons d’édition qui donnent le ton.»
Le beau livre, complémentaire du numérique
Arthena, constituée en association pour échapper à l’écueil de la corruption, ne travaille qu’avec des auteurs professionnels et pose pour principe de publier toute la recherche, fruit de seize à dix-huit années de travail en moyenne, toutes les illustrations et toutes les archives. «La qualité d’un catalogue repose sur la connaissance et l’œil de son auteur. C’est un travail à la fois personnel et collectif. Le savoir des conservateurs, des bibliothécaires et de tous les acteurs du marché de l’art est primordial, comme les collectionneurs qui peuvent communiquer les informations et les références sur une œuvre, souvent difficiles à obtenir», témoigne pour sa part Caroline Imbert. La spécialiste d’Eugène Lami travaille depuis plusieurs années à la reprise et à l’illustration du catalogue raisonné de l’artiste, réalisé en 1912-1914 par Paul André Lemoisne. Pour Hélène Bruneau, détentrice du droit moral de Maurice Utrillo, dont le comité reprend le catalogue de la première période du peintre (1903-1910), rédigé par Paul Pétridès, «la qualité tient à l’iconographie, car c’est avant tout un outil de travail. Or, il est très difficile d’obtenir de bonnes reproductions, respectant la gamme chromatique souvent très subtile de l’artiste, y compris de la part des musées nationaux». Le dernier gage de sérieux est probablement la rentabilité de l’ouvrage, qui prend un tournant et dépoussière son image d’outil indigeste au profit d’un beau livre ne sacrifiant en rien à la rigueur scientifique. «On ne fait plus les catalogues comme autrefois, mais on joue sur les couleurs, la variation des mises en page, des introductions illustrées, des œuvres de comparaison sans vignetage… Par ce type de maquette plus attractive, nous cherchons à attirer un nouveau public», confie Julie Rouart. L’autre grande révolution du secteur est sans conteste sa digitalisation, tel le catalogue en ligne de Paul Cézanne lancé en 2014 par Walter Feilchenfeldt, Jayne Warman et David Nash, ou celui d’Albert Dubois-Pillet, disponible en PDF sur le site de la galerie Offen-
stadt. «Dès lors qu’un catalogue raisonné est publié, il n’est plus à jour. C’est pourquoi, il serait salutaire de le faire en ligne. Malheureusement, ni les informaticiens, ni les éditeurs d’art ne semblent être intéressés par le sujet», regrette Caroline Imbert. Patrick Offenstadt renchérit en déplorant «l’absence de compétences chez des équipes encore pionnières qui ne se rendent pas compte de la perfection nécessaire à ces ouvrages». La demande est pourtant là. «Si nous souhaitons rester sous forme papier pour son caractère prestigieux et sa maniabilité, une version numérique peut être complémentaire», explique Michel Pittiglio, du comité Maurice Utrillo. Ce que pense également la maison Arthena, intéressée par le numérique pour rééditer à la demande des catalogues épuisés. Afin de contredire cette immaturité technique, la plate-forme online de gestion des collections Arteïa et les éditions Cahiers d’art ont lancé Raisonline, solution sécurisée en blockchain pour référencer les œuvres de manière inaltérable. «En alliant la technologie d’Arteïa et les savoir-faire de Cahiers d’art, nous fournissons des prestations spécialisées à des ateliers d’artistes, comme Adel Abdessemed, pour des collectionneurs ou des auteurs de catalogues raisonnés. Cela participera, à terme, à créer un registre universel d’œuvres authentifiées», explique Philippe Gellman, P.-D.G. et cofondateur d’Arteïa. «Le numérique a l’avantage d’être flexible et de pouvoir mettre à jour les informations au fur et à mesure, mais il est important de garder un état de la recherche à un instant T, comme le garantit le papier, prévient Corentin Dury. De plus, le coût de la mise en place n’est pas aussi économique qu’il n’y paraît si l’on veut quelque chose d’ergonomique et attractif, et la durée de vie d’un site Internet n’est pas garantie au-delà de quinze ans. Maintenant que nous avons la possibilité de diffuser l’information par de multiples canaux, je crois au retour du beau livre et aux éditions limitées, comme un objet de choix, et non comme un objet de consommation contraignant. Pour cela, les catalogues raisonnés ont un bel avenir devant eux s’ils sont bien façonnés.»

 

www.raisonline.art/

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