Camille Pissarro sous le soleil des tropiques

On 14 April 2017, by Vincent Bréhat

Alors que Paris célèbre le «père de l’impressionnisme», Copenhague revient sur la jeunesse de l’artiste, peintre danois natif des Antilles, et lève le voile sur une période méconnue de son œuvre. 

Crique avec voilier, 1856, huile sur toile, 35 x 53 cm.
© Colección Patricia Phelps de Cisneros

On l’oublie parfois, Camille Pissarro (1830-1903) était de nationalité danoise et non pas française. Plus précisément natif de Charlotte Amalie, capitale de Saint Thomas, une île des petites Antilles acquise des Anglais par la Compagnie danoise des Indes orientales en 1671, avant d’être revendue aux États-Unis d’Amérique en 1917. Pissarro passa donc son enfance et une partie de sa jeunesse à Saint Thomas : la lumière caribéenne, envoûtante, se chargera de le détourner d’une carrière de commerçant, que lui destinait son père, et de le convertir à la peinture de paysage moderne. Anne-Birgitte Fonsmark, directrice du musée Ordrupgaard et commissaire de l’exposition «Pissarro. Une rencontre à Saint Thomas», nous fait ainsi découvrir la toute première et véritable formation de l’artiste, laquelle se déroula sous la férule du peintre Fritz Melbye, un représentant majeur de l’âge d’or danois, qui devint son compagnon de route de 1849 à 1857. L’exploit d’Anne-Birgitte Fonsmark est remarquable car le sujet est inédit. Ainsi peut-on admirer pas moins d’une vingtaine d’huiles sur toile et plus de soixante dessins attribués à l’artiste, réalisés principalement à Saint Thomas et au Venezuela, entre 1847 et 1854, puis en France, en 1856. Ce nombre étonnant rappelle combien le peintre fut attaché à son île natale et à la région caribéenne. Toute sa vie, il conservera jalousement sa nationalité danoise et la propriété familiale de Saint Thomas, même s’il n’y séjourna plus après 1855.

"Ses vues romantiques sont baignées d’une lumière douce, à la manière des peintres danois"
Personnages discutant au bord d’un chemin, 1856, huile sur toile, 32,7 x 45,7 cm. © Stern Pissarro Gallery, London
Personnages discutant au bord d’un chemin, 1856, huile sur toile, 32,7 x 45,7 cm.
© Stern Pissarro Gallery, London

Dessiner à Saint Thomas
C’est en 1849 que Pissarro fait la connaissance de Fritz Melbye (1826-1896), élève et frère cadet d’Anton (1818-1875), formé à Copenhague par Christoffer Wilhelm Eckersberg (1783-1853), un pionnier européen de la peinture de plein air. Cette rencontre fut donc une véritable aubaine pour le jeune Pissarro, dessinateur amateur et isolé dans son île perdue en mer des Caraïbes. La production de ces premières années nous apprend qu’il pratique alors surtout le dessin. Dans Fort Christian, par exemple, devant le plus ancien bâtiment de Saint Thomas  construit au XVIIe en hommage au roi du Danemark Christian V , on distingue toute la population locale réunie, européenne, créole et afro-antillaise. Sur cette île, l’abolition de l’esclavage date de 1848. La vie quotidienne perçue par Pissarro illustre cette actualité : une société démocratique où règnent désormais la liberté et le bonheur, même relatif, pour tous. L’artiste n’est pas pour autant un dessinateur «politique». Ce qu’il aime montrer, ce sont des scènes de rue joyeuses, comme la conversation des femmes ou des enfants qui jouent. Il croque le peuple plutôt que les nantis : des travailleurs en chemin, des mères assises en train de coudre, ou encore la place du marché. Les paysages ruraux sont esquissés, la vue du port est précise et celle du littoral, de format panoramique. Lors de son séjour au Venezuela (1852-1854), Pissarro se découvre peintre à l’huile ou à l’aquarelle. La forêt tropicale, tout proche de Caracas, retient son attention, de même que les environs de la capitale : Galipán, Macuto et Monte Ávila. Le jeune homme a 22 ans et s’émerveille devant la région paradisiaque qui s’offre à lui. Il s’immerge dans la flore luxuriante, détaille les arbres, les racines, les plantes, les rochers, les grottes et les rivières, à la manière de l’école de Barbizon, dont on lui a apparemment bien expliqué l’idéal réaliste. Dans la forêt de Galipán, l’artiste cherche aussi à apprivoiser la couleur et la lumière. En 1855, à son arrivée à Paris, l’expérience des tropiques l’obsède toujours, cette fois-ci aux côtés d’Anton Melbye : il peint désormais à l’huile, d’après des esquisses et de mémoire, une série de paysages exotiques de sa terre de naissance. Modestes par leur format, ces vues romantiques baignées d’une lumière douce, à la manière des peintres de l’école de Copenhague, témoignent d’un métissage culturel insolite que l’on ne soupçonnait pas. La période antillaise et vénézuélienne de Pissarro souligne au passage l’importance du voyage, pour un artiste au XIXe siècle, et des transferts fructueux que cela impliquait. Sa rencontre avec Fritz Melbye fut ainsi l’occasion pour eux d’éliminer plus encore, et parmi les premiers, « le noir, le bitume, la terre de Sienne et les ocres ». De fait, avant d’être le «père de l’impressionnisme», Pissarro constitue un maillon fort entre la peinture danoise et la peinture française dans les années 1850, entre pleinairisme et impressionnisme.

 

Paysage, Saint Thomas, 1856, huile sur toile, 46,3 x 38 cm. Virginia Museum of Fine Arts, Richmond. © Collection of Mr. and Mrs. Paul Mellon
Paysage, Saint Thomas, 1856, huile sur toile, 46,3 x 38 cm. Virginia Museum of Fine Arts, Richmond.
© Collection of Mr. and Mrs. Paul Mellon


 

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