Cachez ce sein

On 12 March 2020, by Vincent Noce
© wikimedia commons

La Cour de cassation peine à reconnaître le corps féminin. Dans son arrêt du 26 février, elle a réaffirmé que toute femme dénudant sa poitrine en public était punissable pour «exhibition sexuelle», quels que soient ses motifs, artistiques, politiques ou autres. L’insolente coupable est donc passible de peines pouvant aller jusqu’à un an de prison et 15 000 € d’amende. Autrement dit, une performeuse au Centre Pompidou, une danseuse au théâtre, une comédienne à l’écran, une femme participant à une campagne pour le dépistage du cancer du sein, une mère allaitant un nourrisson dans un aéroport ou, plus prosaïquement, une tranquille estivante sur la plage de Saint-Tropez courent le risque d’être appréhendées et éventuellement poursuivies. La haute cour redonne ainsi un peu de lumière à une vieille lune, dont l’esprit remonte à l’offense à la pudeur du Code pénal de 1810. Plusieurs médias, voyant que la Cour avait consenti à la relaxe d’une militante Femen, se sont mépris en y voyant un signe d’ouverture à l’évolution des mœurs. C’est tout le contraire. Au musée Grévin, cette activiste ukrainienne, arborant l’inscription «Kill Putin» sur la poitrine, a brisé la réplique en cire du dirigeant russe et, pour bien se faire comprendre, lui a planté un pieu dans le corps. Elle fut condamnée pour dégradation de bien d’autrui, mais aussi pour «exhibition sexuelle». La cour d’appel de Paris a écarté le second chef d’accusation, constatant que cette réfugiée politique s’était exposée «en dehors de tout élément intentionnel de caractère sexuel».

 La Cour de cassation a confirmé que «l’exhibition» d’une poitrine féminine était passible du Code pénal dans tous les cas de figure, «même si l’intention exprimée est dénuée de connotation sexuelle».

L’arrêt a été cassé, la haute assemblée considérant que l’exhibitionnisme aurait bien dû être retenu. Ne se laissant pas faire, la cour d’appel de Paris a relaxé la prévenue, notant qu’elle entendait fonder son action sur des mobiles politique et artistique (encore que, derrière l’emphase du geste, elle a dû peiner à en saisir toute l’esthétique). La Cour de cassation s’est résignée à cette indulgence, adoptée au nom de la liberté d’expression. Mais, sur le fond, elle a bien confirmé qu’une telle «exhibition» était passible du Code pénal «même si l’intention exprimée est dénuée de connotation sexuelle». Le 9 janvier 2019, elle avait explicité cette doctrine en approuvant la condamnation d’une autre militante Femen à un mois de prison avec sursis pour avoir dénudé sa poitrine à l’église de la Madeleine. Selon cette opinion, les seins forment indéniablement des «parties sexuelles» du corps de la femme, qui ne peuvent donc en aucun cas être dévoilés en public. Elle en voulait pour preuve qu’il n’est pas contesté que «le fait de les toucher sans son consentement constitue une agression sexuelle». Les historiens de l’art se sont demandés si Michel-Ange avait jamais vu de femme nue. Le doute est permis puisque, sur ses statues, le sculpteur plante deux demi-sphères au milieu de la poitrine d’un corps d’homme. Du moins manquait-il de la sensibilité pour en dessiner l’anatomie. L’argumentation de la Cour, signée par des collèges exclusivement masculins, soulève la même interrogation. Les censeurs n’ont d’yeux que pour les tétons, mais que dire du nombril affiché aux beaux jours venus ? des lèvres ? des jambes ? À n’en pas douter, peloter les genoux de sa voisine dans le métro est une agression à caractère sexuel et mérite d’être puni comme tel. Serait-il donc utile à «la protection de la morale», invoquée dans ces cas d’espèce, de proscrire le port des jupes ? Resterait à déterminer le sort réservé dans les églises et les cloîtres aux effigies gothiques de la Maria lactans ou aux figures grotesques des chapiteaux romans montrant leurs fesses aux fidèles.

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