C comme cristallo

On 17 December 2020, by Marielle Brie

Les sièges de Constantinople, en 1204 et 1453, conduisent au développement d’une industrie verrière de luxe en Europe. La création du cristallo, verre fin et translucide, fera la renommée de Venise.
 

Venise, Murano, fin XVIe-début XVIIe siècle. Verre à vin, cristallo soufflé, The Metropolitan Museum of Art, New York.

Depuis le XIIIe siècle, l’approvisionnement sporadique de l’Europe en cristal de roche contrarie les princes collectionneurs d’objets précieux. Leur attention se tourne alors vers leurs verriers, dont l’art prometteur semble être le seul à même d’égaler la pureté et la solidité de la pierre autrefois luxueusement apprêtée. Contre toute attente, c’est d’abord à Venise, la ville la moins propice à son installation, que va s’épanouir l’artisanat. La lagune ne manque certes pas de sable, mais ce dernier, riche en fer, donne au verre une teinte verdâtre, impropre à l’ambitieux projet. Dès le XIVe siècle, les verriers importent donc à grands frais des galets de quartz du Tessin réduits en une poudre fine riche en silice, ingrédient indispensable à la pâte de verre. Le fondant, fait de cendres végétales, est quant à lui importé de Syrie et d’Égypte. Restent les fours de cuisson, gourmands en énergie et alimentés en permanence quand Venise et Murano sont largement déboisés : le combustible nécessaire est acheminé par bateau.
Palette lumineuse et colorée
L’activité verrière de Venise a ainsi tous les ingrédients de la ruine, mais c’est sans compter sur celle de son port. Alors le plus grand d’Europe, ce dernier s’enrichit du commerce des denrées les plus exotiques et accueille nombre d’artisans en échange de quelques secrets de fabrication. En témoigne le remarquable gobelet incolore d’Aldrevandin conservé au British Museum et daté du début du XIV
siècle. Il tire son nom de l’inscription latine qui l’orne – « Magister Aldrevandin me feci(t) » – et atteste du savoir-faire précurseur des Vénitiens à approcher la limpidité du cristal de roche. L’histoire retiendra en particulier le nom d’Angelo Barovier (mort en 1496) pour l’invention, vers 1450, du cristallo, un verre sodocalcique à la transparence et la pureté inégalées obtenu grâce au fameux mélange de galets broyés et de cendres de plantes marines. Néanmoins, aussi pur soit-il, celui-ci n’est pas le cristal que nous connaissons. Sa structure chimique sans plomb ne lui offre ni la solidité ni la sonorité si particulière du cristal véritable. Mais il s’agit pourtant bien, au XVe siècle, d’une avancée majeure hissant la Sérénissime au rang de capitale européenne de la verrerie de luxe, titre qu’elle s’évertuera à conserver en intimidant quiconque souhaiterait divulguer le secret du cristallo. Malgré les menaces d’exil ou parfois même de mort des autorités vénitiennes, les verriers bravent les interdictions, davantage par nécessité que par rébellion. Au Moyen Âge et à l’époque moderne, les savoirs circulent et ces artisans itinérants adaptent leurs recettes aux terroirs qu’ils rencontrent, s’efforçant de créer des verres «à la façon de Venise» qui tiennent alors davantage de l’imitation des décors que de celle de la matière. Au sein même de la cité des Doges, deux verres très similaires vont cohabiter sans qu’il soit aisé de les différencier : le cristallo et le vitrum blanchum, un verre incolore légèrement moins raffiné, parfois trahi par un léger reflet grisâtre. La collection de verres du musée du Louvre inclut ces deux catégories, déclinées en une large palette de formes et de couleurs.
Fantaisie sans limite
Les productions du XV
e siècle n’ont pas laissé de trace, et c’est par la peinture que nous en connaissons l’évolution plastique. Dans un premier temps, la prouesse technique ne saurait souffrir de décorations altérant la pureté si longtemps recherchée. Il est donc naturel de découvrir, dans les œuvres des grands peintres de l’époque, de fins gobelets ornés d’un simple liseré d’or ou des inghistere épurés, hérités des flasques de pèlerin. Les premières pièces conservées datent du tournant du XVIe siècle. Les gobelets s’y évasent grâce à l’apparition de la soffietta, un outil permettant d’obtenir les célèbres verres coniques, emblèmes du cristallo. Déjà, les verres peuvent être ornés du blason de leurs commanditaires, aristocrates ou ecclésiastiques. À partir de 1650, la fantaisie n’a presque plus de limite et les formes complexes s’étirent en ailes latérales grâce au travail à la pince. La matière se teinte peu à peu de la chatoyante palette vénitienne : bleu cobalt, vert émeraude ou aqua, une nuance de vert diaphane et élégante. Les ornements sont moulés ou appliqués à chaud sous forme de baguettes, souvent colorées, torsadées, striées ou entrelacées. Plus délicates encore, les techniques imitant les pierres dures sont d’une rare beauté. Le marbre de Carrare trouve un rival dans le cristallo làttimo, produit dès le premier quart du XVIe siècle, tandis que le cristallo calcedonio soutient la comparaison avec la calcédoine, le jaspe ou l’agate. L’avventurina, enfin, requiert un savoir-faire et une dextérité tels que sa fabrication relève d’une aventure à l’issue incertaine, d’où son nom.
Plébiscité au XIX
e siècle
Concurrencé au XVII
e siècle par le verre de Bohême, le cristallo vénitien connaît un second souffle au XVIIIe siècle grâce à Giuseppe Briani (1686-1772), verrier qui découvre le secret de la solidité de son rival. Il en résulte une production de lustres rezzonico et de centres de table spectaculaires, mais dépourvus de la clarté délicate du cristallo Renaissance. Un temps oublié et supplanté par le cristal de plomb, le cristallo ancien passionnera tant le XIXe siècle que nombre de faux ou de belles copies proliféreront. Aujourd’hui, les rares pièces d’époque n’ont rien perdu de leur splendeur et subjuguent les collectionneurs, de la même manière qu’elles ont ébloui la Renaissance, par cette pureté capable d’imiter avec grâce le modèle de la nature.

à voir
Les verres vénitiens du musée du Louvre,
rue de Rivoli, Paris Ier, tél. : 01 40 20 53 17.
www.louvre.fr

et du musée national de la Renaissance,
rue Jean-Bullant, Écouen (95), tél. : 01 34 38 38 50.
https://musee-renaissance.fr
Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe