Bührle, l’histoire chaotique d’un collectionneur

On 21 March 2019, by Sarah Hugounenq

Il aura fallu plus d’un demi-siècle pour que Paris ouvre ses cimaises à la prestigieuse collection Bührle. Conservé à ZUrich, ce fonds impressionniste unique souffre d’une histoire qui dialogue avec celle des spoliations. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Emil Bührle et sa collection, 1954. Photographie de Dmitri Kessel pour LIFE.
© Dmitri Kessel/The LIFE Picture Collection/Getty images

Toute l’avant-garde française est au rendez-vous, de Renoir à Degas, de Vuillard à Picasso. Les icônes de l’art moderne se succèdent : Le Gilet rouge de Cézanne, Le Champ de coquelicots près de Vétheuil de Monet, Le Nu couché de Modigliani, Le Semeur, soleil couchant de Van Gogh… Cette collection de 203 toiles réunies entre 1933 et 1957 par l’industriel Emil Bührle (1890-1956) a fait le tour du monde par fragments (Washington, Montréal, Londres, Yokohoma, Lausanne, etc.) sans jamais poser ses valises dans l’hexagone… avant 2017 et sa présentation à la fondation Van Gogh à Arles ! Pis, alors que le musée Maillol, géré désormais par Culturespaces, lui ouvre grand ses portes en ce mois de mars, plusieurs institutions parisiennes se sont montrées frileuses à l’idée de l’accueillir. Rassemblée dans les interstices des affres de l’Histoire moderne, la collection est la victime idéale des jugements à l’emporte-pièce. Sur le papier, l’histoire d’Emil Bührle sème le doute. Cet Allemand a fait carrière dans l’armement, et fait fortune à la fin des années 1930 avec le IIIe Reich. Formulé ainsi, le récit est croustillant, mais lacunaire. Envoyé par son beau-père à Zurich pour y développer l’usine de machines-outils d’Oerlikon, il décide, face à la montée du péril des chemises brunes, de s’y installer définitivement en 1929. Si la militarisation nazie a permis de donner son plein essor à l’entreprise, c’est non seulement sur injonction du Conseil fédéral suisse (attaché à faire de son pays une nation «neutre»), mais aussi après avoir armé les Alliés avant-guerre, et avant de fournir les Américains après-guerre. Sa fortune assurée, l’industriel achète à tour de bras, et rassemble une collection de plus de six cents œuvres.
 

Paul Cézanne, Portrait de l’artiste à la palette, vers 1890, huile sur toile, 92 x 73 cm. Collection Emil Bührle, Zurich.
Paul Cézanne, Portrait de l’artiste à la palette, vers 1890, huile sur toile, 92 73 cm. Collection Emil Bührle, Zurich. © SIK-ISEA, Zurich (J.-P. Kuhn)



Passé trouble
Dans ces achats aussi prestigieux que frénétiques (parfois jusqu’à cent par an dans les années 1950), l’amateur naturalisé helvète en 1937 est condamné en 1948 devant la Chambre des biens spoliés du Tribunal fédéral suisse à restituer treize œuvres saisies à des familles juives, dont les collections Kann, Rosenberg ou Lindon. Là encore, les faits ne sont pas aussi tranchés. La restitution a été opérée instantanément, et, quelques années plus tard, son fournisseur, le galeriste Fischer, resté tristement célèbre pour son assiduité dans le trafic des œuvres spoliées, a été condamné à le rembourser. La bonne foi de Bührle ainsi prouvée, il resta en contact avec Paul Rosenberg avec qui il fera affaire dans sa galerie new-yorkaise Après-guerre, avec un Manet pour 150 000 $ en 1950, ou un ensemble de dix toiles impressionnistes en 1952 pour un total de 346 500 $. Les treize tableaux incriminés, parmi lesquels La Liseuse de Corot ou Les Danseuses de Degas, tous deux rachetés dans la foulée à leur propriétaire légitime et présentées au musée Maillol, avaient été acquis en même temps qu’un portrait de Van Gogh à l’histoire singulière. Son adjudication à Lucerne en 1939, lors de la fameuse vente Fischer qui dispersa les œuvres d’art dit « dégénéré » saisies dans les musées allemands, avait été conclue en faveur du collectionneur, avant que le marchand ne rouvre les enchères au profit d’un autre acquéreur, provoquant l’humiliation publique d’Emil Bührle. La proposition qui lui était faite en 1948 d’acheter une autre version du portrait impressionniste ne pouvait donc être déclinée. Aveuglé, le collectionneur n’attacha que peu d’importance à la provenance des treize œuvres qui accompagnait la proposition d’achat du portrait, autant qu’il ne se rendit pas compte que ce tableau de Van Gogh n’était en réalité qu’une pâle copie. Ce sont les aspérités de cette histoire que se propose d’exposer le musée Maillol. Avec une salle dédiée aux archives du collectionneur et aux documents du procès, le parcours reflète la volonté initiée par Emil Bührle lui-même de faire la transparence sur ses achats.
Un collectionneur floué
À la suite de ses déconvenues sur ses œuvres révélées fausses ou spoliées, le collectionneur engage dès 1948 un assistant chargé de documenter la collection. Ces recherches furent sévèrement freinées au décès de l’amateur en 1956, malgré la création d’une fondation en 1960 par la veuve, qui y légua un tiers de la collection. Il faudra attendre 2002, pour qu’une personne extérieure à la famille ne soit engagée, en l’occurrence Lukas Gloore, pour poursuivre les travaux. «À mon arrivée, alors qu’on m’avait donné une petite boîte en bois censée contenir la totalité des archives héritées, je retrouvai en quelques jours dans un grenier maussade des tas de cartons remplis de lettres et photographies. J’ai relancé les recherches sur la collection contre l’avis de la fille du collectionneur, qui présidait alors la fondation. Elle refusait de revivre le traumatisme du jugement de 1945. Je me suis employé à la convaincre de l’importance de comprendre l’histoire de cette collection, en insistant sur la manière dont ces recherches permettraient également de réinsérer l’histoire de son père dans l’histoire générale du goût en Suisse», se rappelle le conservateur. Ces longues recherches ont permis de faire plusieurs découvertes, comme l’histoire rocambolesque de La Source de Renoir. Acquis en 1941 à la galerie Wildenstein à Paris, le tableau présenta quelques difficultés pour sa livraison en Suisse au milieu de la guerre. Il fut proposé au collectionneur de profiter d’un convoi ferroviaire allemand en partance de Paris. Le tableau n’arrivera à bon port que trois ans plus tard, après l’intervention des services diplomatiques suisses qui retrouvèrent l’œuvre à Carinhall, propriété d’Hermann Göring où il entreposait ses trésors pillés ! «Il n’était pas rare à l’époque de faire des cadeaux à Göring pour se faire bien voir ou contre quelques avantages. J’eus peur que ce fusse le cas pour Bührle, confie Lukas Gloore. Mais, j’ai retrouvé une lettre d’Oskar Reinhart, le collectionneur rival de Bührle installé à quelques kilomètres, à Winterthur, qui le sauve. En racontant son dîner avec Bührle, il décrit avec convoitise comment son ami tout juste de retour de Paris parlait fièrement de ses achats, qu’il liste dans la lettre et qui correspondent bien aux cinq tableaux achetés chez Wildenstein. En mentionnant qu’il en attend la livraison, Reinhart prouve que ces tableaux ne furent jamais donnés aux nazis.»

 

Vincent Van Gogh, Le Semeur, soleil couchant, 1888, huile sur toile, 73 x 92 cm. Collection Emil Bührle, Zurich.
Vincent Van Gogh, Le Semeur, soleil couchant, 1888, huile sur toile, 73 92 cm. Collection Emil Bührle, Zurich.© SIK-ISEA, Zurich (J.-P. Kuhn)



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Malgré la poursuite de recherches indépendantes sur le parcours de deux tableaux dont le passé n’est pas encore complètement éclairci, l’histoire de la collection arrive à son achèvement. Le don, à l’horizon 2021, de la totalité de la collection au Kunsthaus de Zurich, le voisin et interlocuteur originel qui accueillit la première exposition de l’ensemble en 1958, et dont Bührle finance dès 1941 la première extension, marque l’aboutissement des recherches. «Il ne s’agit pas désormais de les enterrer, car cette histoire est la plus-value de la collection, explique Lukas Gloore. Aussi, à la manière de l’exposition que nous y avions organisée en 2010, le parcours comprendra une salle avec la présentation pérenne des archives, non pour faire un discours apologique à son sujet mais pour donner les clefs de compréhension de son histoire, et donc de notre histoire. Je veux inviter le public à affronter le parcours du collectionneur et de ses œuvres.» En sus de la récompense du travail de transparence menée depuis bientôt vingt ans, la fusion de la fondation avec le Kunsthaus constitue a posteriori une reconnaissance pour feu Emil Bührle, qui a longtemps cherché à se faire accepter, lui cet Allemand de naissance, dans le sérail helvète, et à faire oublier ses erreurs de jugement tant sur l’authenticité que sur la provenance de ses œuvres.

À VOIR
«La collection Emil Bührle. Manet, Degas, Renoir, Monet, Cézanne, Gauguin, Van Gogh, Modigliani, Picasso», musée Maillol,
61, rue de Grenelle, Paris VIIe.
Jusqu’au 21 juillet 2019.
www.museemaillol.com
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