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La Gazette Drouot Art et patrimoine - Art de vivre

Bjarke Ingels à l’assaut des États-Unis

On 26 April 2018, by Camille Larbey

Le documentaire Big Time se propose d’entrer dans l’intimité du prodige danois de l’architecture : le résultat manque d’aspérités pour vraiment captiver. Reste une réflexion intéressante sur un «starchitecte».

Bjarke Ingels à l’assaut des États-Unis
 
© Deans Media pour mk2 films

À voir Bjarke Ingels fulminer au sortir d’une réunion de chantier  la façade extérieure est trop grise et pas assez argentée , on se dit qu’il a quelque chose d’Howard Roark, le talentueux architecte refusant tout compromis et interprété par Gary Cooper dans Le Rebelle (1949) de King Vidor. L’un des premiers faits d’armes du prodige danois est justement une rébellion. La ville d’Elseneur voulait son futur musée maritime enchâssé dans une forme de radoub. Il contourna les exigences de ses commanditaires en enfouissant le bâtiment tout autour de la cale sèche, afin que celle-ci soit une gigantesque cour. Cette proposition fut retenue, provoquant l’ire des architectes concurrents, furieux de voir que ce projet ne respectait pas le cahier des charges initial. Au moment des faits, en 2006, Bjarke Ingels venait de lancer son agence BIG (Bjarke Ingels Group). Il avait alors 31 ans et s’apprêtait à devenir le nouveau frisson de la Scandinavie. Le documentariste Kaspar Astrup Schröder a passé sept ans (2009-2016) à filmer de près celui qui appartient désormais au club très sélect des «starchitectes». Durant cette période, Bjarke Ingels quitte Copenhague pour ouvrir un bureau à New York. Il espère alors réaliser un rêve : ajouter son immeuble à la skyline de Manhattan. Ce sera chose faite avec le VIA 57 West, un gratte-ciel de 142 mètres à l’étonnante forme pyramidale et inauguré en 2016. Le spectateur le suit dans son quotidien de réunions, de visites de chantier et de vidéoconférences. Un détour par sa maison d’enfance, dans la banlieue de Copenhague, offre d’amusantes indiscrétions et plusieurs clés de compréhension de son œuvre. De temps à autre, au-dessus d’une feuille, Bjarke redessine ses projets les plus célèbres, expliquant avec application en quoi ils étaient tous novateurs et audacieux. Le passage de la quarantaine sonne l’heure d’un premier bilan. Le meilleur de lui-même est encore à venir, dit-il, sans cacher son angoisse : des soucis de santé lui font craindre un destin similaire à celui de ses illustres pairs décédés prématurément (Eero Saarinen), ou dans des circonstances accidentelles (Le Corbusier, Antoni Gaudí, Carlos Scarpa).

Bjarke Ingels : «Il est important de poser des briques tant qu’on peut. L’édifice en cours pourrait être ton dernier» (extrait de Big Time)

Vertige des hauteurs
De cet étonnant portrait transparaît la véritable ambition du Scandinave : bâtir sa légende. Choisi pour dessiner l’un des gratte-ciel du nouveau World Trade Center, il lâche, d’un ton mi-goguenard, à propos des autres tours du bas Manhattan : «Elles seront plus petites par rapport à nous.» Rares sont les moments où le Danois parle de ceux qui vont occuper les immeubles. Il reste constamment focalisé sur son œuvre  ce qui inquiète les responsables du nouvel incinérateur géant de Copenhague : le toit de l’édifice doit accueillir une piste de ski et la cheminée devrait faire des ronds de fumée, mais est-ce que le bâtiment réussira à remplir sa fonction première, c’est-à-dire brûler des déchets ? Son laïus destiné à remobiliser ses équipes rappelle l’objectivisme d’Howard Roark : «Si on se contente de faire ce qu’on nous demande, on est l’architecte lambda. On ne fait que réaliser ce qui a été proposé. Le plus joliment possible. Bien sûr, c’est ce qu’on veut, mais on veut surtout créer ce qui n’a pas été proposé. On veut offrir au monde ce qui n’a pas été vu. Par conséquent, ça ne rentre pas dans des cases.
Il faut donc, d’une manière ou d’une autre, être toujours meilleur.» Au travers de scènes filmées à l’intérieur de l’agence, le documentaire montre une vision crue de l’architecture à l’heure de la mondialisation. Lors d’une réunion, une collaboratrice explique la nécessité de consolider ses positions en Europe du Nord et aux États-Unis avant de se risquer au reste du monde. La noblesse du geste artistique est finalement éclipsée par les contingences entrepreneuriales.

 

 
 © Sonntag Pictures


La marque BIG
BIG est une marque et Bjarke Ingels son meilleur représentant. Que ce soit dans un manifeste BD (Yes is More, éd. Taschen, 2010), pour une conférence TED (Technology, Entertainment, Design) ou dans un épisode d’Abstract, la série de Netflix consacrée à la création, il vante moins les mérites de sa discipline que les qualités de ses propres réalisations. Malheureusement, le réalisateur Kaspar Astrup Schröder peine à briser  l’a-t-il vraiment voulu ?  la surface lisse renvoyée par son personnage. Ce dernier n’a donc pas volé son titre d’«archicommunicant». Big Time sera une pierre de plus au grand monument transmédia édifié à sa gloire. 

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