Bienalsur en demi-teinte

On 20 October 2017, by Roxana Azimi

Défi à moitié relevé pour la première édition de la biennale sud-américaine, dont les ambitions sont à l’échelle et à l’image du continent : vastes et contrastées.

Mauricio Dias (né en 1964) et Walter Riedweg (né en 1955), Time Windows, 2017, installation vidéo.
© Bienalsur


Lancée le 12 septembre à Buenos Aires par le collectionneur argentin Aníbal Jozami et l’historienne d’art Diana Wechsler, Bienalsur est de ces événements sympathiques mais imparfaits qui laissent un arrière-goût mitigé. À son crédit, la manifestation chahute le modèle autocentré des biennales d’art contemporain. Plutôt que de se limiter à une ville, elle en entraîne trente-deux dans la danse. Mieux, elle réactive les vieux rêves de collaboration panaméricaine que les confédérations économiques comme Mercosur n’ont pas réussi à aiguillonner. «C’est un projet économique, politique, social, résume Aníbal Jozami. Dans un continent avec de fortes inégalités, l’art pourrait être un palliatif et un instrument d’intégration.» «L’important pour moi, c’est le regard du Sud sur le Sud, mais aussi un point de vue sur le reste du monde à partir d’ici», renchérit l’artiste cubain René Francisco.
Douceur et fugacité
Pour connecter tout ce beau monde, les organisateurs ont mis en place un système informatique permettant aux visiteurs d’une exposition située à Bogota de découvrir, sur un écran, ce qui se déroule au même moment à Montevideo. Sur le papier, l’objectif est louable. Et l’énergie déployée, héroïque. Pas simple de bousculer les habitudes et de lever des fonds dans des pays économiquement exsangues comme le Brésil. Malgré tout, Bienalsur a pu réunir un budget collaboratif d’environ 2 millions de dollars. «C’est difficile de sortir des paramètres habituels, mais personne ne nous a dit non», confie la dynamique Marlise Jozami, qui seconde son mari dans cette tâche. Les artistes y ont mis aussi du leur, en évitant les superproductions grandiloquentes et coûteuses, au profit d’infiltrations douces et d’actions furtives. Trop furtives, justement. Car les belles idées, comme les bons sentiments, ont leurs revers. Hormis quelques exceptions, telles les remarquables fenêtres filmées par Mauricio Dias et Walter Riedweg, qui accélèrent ou ralentissent le temps pour en révéler l’épaisseur, beaucoup d’œuvres exposées sont pauvres, comme les empreintes de mains que la Brésilienne Regina Silveira a apposées sur le bâtiment du mémorial des disparus de la dictature argentine. D’autres sont arides, voire ardues. À se demander comment le public local y trouvera son compte. Même les plus grands déçoivent : parti recueillir le chant des baleines en Patagonie, Christian Boltanski n’a pas livré à son retour son installation la plus réussie. Les collections privées et publiques invitées sauvent néanmoins la mise. Ainsi au Muntref (Musée de l’université nationale du Trois-Février), le musée Reina Sofía de Madrid déploie des œuvres majeures, notamment la série de photos de devantures de boutiques fermées de Zoe Leonard. Le point d’orgue reste la présentation des vidéos de la collection Isabelle et Jean Conrad Lemaître, au musée d’art hispano-américain Isaac Fernández Blanco (Buenos Aires). Les conditions de projection ne sont pas toujours optimales. Qu’importe, le spectateur gardera longtemps en mémoire l’admirable film d’Enrique Ramirez sur les cultes andins de la mort, déjà montré à la Biennale de Venise, ou la vidéo désormais célèbre de l’Israélienne Sigalit Landau, se servant d’un cerceau de fil barbelé comme d’un hula hoop. L’intérêt de la manifestation ne repose pas tant sur les œuvres, même les plus remarquables, que sur les actions sociales qu’elle a initiées. Et les graines plantées çà et là pourraient germer. Il n’est qu’à voir l’enthousiasme des adolescents de Fuerte Apache, un quartier chaud des environs de Buenos Aires, aux bâtiments délabrés, où les carcasses de voitures côtoient des amas d’immondices. Dans ce fief de narcotrafiquants, une trentaine de gosses âgés de 11 à 20 ans ont bénéficié de l’enseignement du célèbre photojournaliste d’origine iranienne Reza, invité de Biensalsur. «L’impact est énorme, à plusieurs niveaux», confie celui-ci, rompu à ce type d’atelier dans les banlieues françaises. Et d’affirmer : «C’est la possibilité pour ces enfants d’avoir accès à l’image, qui est le métier de demain, de se créer un autre personnage dans ce quartier difficile, d’influencer leurs amis, leurs familles. De devenir responsable aussi, car on leur donne un appareil photo qu’ils gardent après. Et puis, ça donne le sentiment de ne pas être abandonné.» Un sentiment fragile, fugace, mais précieux.

"Dans un continent avec de fortes inégalités, l’art pourrait être un palliatif et un instrument d’intégration"
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