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La Gazette Drouot Personnalités - Interview

Betsy et Robert Feinberg

On 14 January 2016, by Geneviève Nevejean

Mécènes à Harvard d’un centre de recherches consacré à l’art japonais, Betsy et Robert Feinberg offrent leur collection à la prestigieuse institution américaine.

Betsy et Robert Feinberg
Robert S. et Betsy G. Feinberg.
DR

L’histoire débute en 1972, au Metropolitan Museum, lorsque Betsy et Robert Feinberg visitent une exposition consacrée à l’art japonais. Pour en pérenniser le souvenir, ils achètent à deux dollars l’affiche reproduisant l’arrivée au pays du Soleil-Levant de voyageurs portugais au XVIIe siècle. Conseillés par la sœur de Betsy, Amy Greenberg Poster, ils décident d’acquérir des œuvres originales, dont le montant n’est guère plus élevé à l’époque que celui d’une reproduction. L’aventure va durer près de quarante ans. De son passé de chercheur dans le domaine de la chimie au sein des facultés John Hopkins de Baltimore et Rockefeller à New York, Robert Feinberg aura gardé le goût du savoir. Il s’immerge dans la culture et l’histoire du Japon pour mieux en comprendre l’art. Il enrichit ce devoir d’apprentissage à la faveur de ses nombreux voyages dans le pays et dressera ainsi, au travers de sa collection, un vaste paysage artistique de la période Edo (1615-1868). Robert Feinberg a eu deux vies, celle d’enseignant-chercheur à l’université Rockefeller de New York jusqu’en 1976, puis à la tête de l’entreprise de peinture industrielle Duron Paints & Wallcoverings, fondée par son père sur la côte Est. Il se marie ensuite avec Betsy, professeur auprès de jeunes aveugles. Durant près d’un demi-siècle, ils partageront leur engouement pour la danse, la musique, les musées et surtout, leur passion pour le Japon. Ils s’y rendent tous les ans afin d’accroître leur collection. Quand Robert Feinberg vend son entreprise, dans les années 2000, il multiplie ses voyages et se replonge à l’envi dans l’univers nippon. En 2013, son épouse et lui décident d’offrir près de trois cents œuvres aux Harvard Art Museums. Diplômé en 1965 d’un doctorat de chimie, Robert a gardé un souvenir ébloui de ses années d’études à Harvard ; de son propre aveu, cette expérience a bouleversé sa vie. Outre sa donation, le couple est également fondateur et mécène, à hauteur de deux millions de dollars, du plus important centre académique dédié à l’art japonais aux États-Unis : le Feinberg Art Study Center, qui a pris place fin 2014 au sein de nouveaux espaces, signés Renzo Piano.

Dans la naissance de votre collection, quel a été le rôle de votre sœur, Amy Greenberg Poster (jeune conservateur au département d’art japonais du Brooklyn Museum, ndlr) ?
Betsy Feinberg : Lorsqu’elle a connu le prix de l’affiche que nous avions acquise au Metropolitan, elle nous a dit que pour le même montant, nous aurions pu acheter un original… Ce qui était vrai de la période Edo, à l’époque peu appréciée. Elle a été l’impulsion en établissant nos premiers contacts. Grâce à elle, nous sommes allés voir un marchand spécialisé à Manhattan et avons commencé à acquérir des pièces importantes. Lors de notre premier séjour au Japon, elle nous a communiqué les coordonnées de conservateurs, notamment à Kyoto.

 

Suzuki Kiitsu (1796-1858), Grues, paire de paravents à deux feuilles (l’un reproduit), encre, couleurs, fond de couleur dorée sur papier,
Suzuki Kiitsu (1796-1858), Grues, paire de paravents à deux feuilles (l’un reproduit), encre, couleurs, fond de couleur dorée sur papier, détail, Harvard Art Museums, don de Robert S. et Betsy G. Feinberg. FEIN 147.
DR


Votre collection est une illustration très complète de toutes les écoles de la période Edo. Pourquoi avoir choisi un spectre aussi large ?
Robert Feinberg : Quand vous étudiez par exemple Frans Hals, vous souhaitez connaître les artistes qu’il a côtoyés afin de reconstituer un contexte culturel. La notion d’école s’explique par le fait que les peintres avaient l’habitude de travailler ensemble et qu’ils s’échangeaient des travaux relevant souvent d’une facture plus spontanée. Vous trouvez ainsi des connexions entre les peintres de Kyoto et ceux de Tokyo. Le contexte explique les similitudes.
B. F. : Au départ, la période ne nous intéressait pas vraiment. Comme les Japonais eux-mêmes, nous préférions les encres de Chine sur papier plus anciennes, et par ailleurs très influencées par la Chine. Malheureusement, le meilleur de la production n’était plus sur le marché depuis longtemps.

Quels sont vos goûts et vos critères de choix ?
R. F. : Dix ans auront été nécessaires à une parfaite évaluation des prix. Quant aux goûts, ils évoluent. Mais la qualité demeure l’ambition première… Elle s’apprend au terme de quarante années durant lesquelles vous voyez et mémorisez un grand nombre d’œuvres, parfois d’un seul maître.

 

Suzuki Shonen (1849-1918), Lune dans les nuages, rouleau vertical (kakemono), détail, encre, couleurs et or sur soie, collection Robert S.
Suzuki Shonen (1849-1918), Lune dans les nuages, rouleau vertical (kakemono), détail, encre, couleurs et or sur soie, collection Robert S. et Betsy G. Feinberg.
DR


Avez-vous été confronté à des faux ?
R. B. : Non, à une exception près. Il s’agissait d’un rouleau prétendument de Suzuki Kiitsu, une très belle peinture représentant un jeune garçon dans un paysage de montagne. Un chercheur était venu la voir et a depuis retrouvé l’original, conservé au Japon dans un musée. Le galeriste nous proposait de la renvoyer, mais la copie était d’une telle qualité que nous l’avons gardée ; il en a juste modifié le prix. Elle fait partie de la collection donnée à Harvard, car j’ai pensé qu’elle pouvait présenter un intérêt pédagogique pour les étudiants.

Achetez-vous aux États-Unis ?
R. F. : Pas vraiment, dans la mesure où le marché y est limité. Les Américains ne revendent pas leur collection, ils en font don à des institutions. Les œuvres ne réapparaissent donc pas sur le marché, sauf certaines, vendues iso-lément. La qualité y est aussi plus faible. Nos acquisitions ont été effectuées, pour l’essentie, à Kyoto et Osaka. Le Japon ayant longtemps vécu coupé du monde extérieur, les amateurs sont rares au-delà de ses frontières, à l’exception de quelques Chinois.
B. F. : Le voyage s’impose. Nous n’achetons pas sur photo, que du reste les Japonais n’envoient jamais. Chaque déplacement implique de contacter les galeries par courrier et d’organiser les rendez-vous en amont. Ils demeurent attachés aux relations humaines. Le concept de galerie y est particulier. Petites, elles sont à peine visibles de la rue. Si les marchands ne vous connaissent pas, ils prennent d’abord le thé avec vous afin de mieux cerner vos goûts, et dans un second temps, vous montrent de belles pièces, mais jamais tout… D’un certain point de vue, cela ressemble un peu à une campagne militaire.

 

Sakai Hoitsu (1761-1828), La Sente au lierre du mont Utsu, paravent à deux feuilles, encre, couleurs et or sur papier, Harvard Art Museums
Sakai Hoitsu (1761-1828), La Sente au lierre du mont Utsu, paravent à deux feuilles, encre, couleurs et or sur papier, Harvard Art Museums, don de Robert S. et Betsy G. Feinberg. FEIN 101.
DR


Le marché est-il spéculatif ?
R. F. : Pas du tout. Les amateurs convoitent la beauté sans s’attacher à la cote. Les œuvres se raréfient à mesure que les prix s’envolent. Autrefois, on pouvait facilement accéder à de belles pièces pour quatre-vingts dollars. Aujourd’hui, il faut en compter cent mille, cela en l’espace de quarante ans. En 2014, une paire de paravents s’est vendue à plus d’un million de dollars.

Vous êtes également mécènes d’un centre de recherches à Harvard.
R. F. : Il a été inauguré en novembre 2014, dans un bâtiment de Renzo Piano, qui a remodelé, augmenté et modernisé les anciens espaces. Le public est accueilli le matin. En revanche, les étudiants y ont accès vingt-quatre heures sur vingt-quatre et surtout, étudient à partir d’originaux. Il était pour nous essentiel de soutenir l’enseignement et la diffusion de la culture ainsi que de l’histoire du Japon au-delà de ses frontières.


 

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