Benoît Decron, entre ombre et lumière

On 08 September 2017, by Stéphanie Perris

Directeur des musées du Grand Rodez depuis 2009, le conservateur préside au devenir du musée Soulages. Il y expose cet été un autre géant, Alexander Calder. Interview confidence.

Benoît Decron
© michel raynal

Médiéviste de formation, cet ancien professeur, devenu conservateur du patrimoine en 1988, Benoît Decron a d’abord été en poste à Langres avant de diriger, sur les recommandations de Didier Ottinger, le musée des Sables-d’Olonne. En 2009, il a pris en charge le projet du musée Soulages, inauguré en 2014 et dont il est le conservateur.
On parle aujourd’hui d’un effet Soulages à Rodez. Comment le projet est-il né ?
Les habitants de Rodez méconnaissaient l’œuvre de Soulages. Nul n’est prophète en son pays ! C’est le maire de la ville de l’époque, Marc Censi, qui a convaincu Pierre Soulages de donner des œuvres, mais l’idée d’un musée n’avait pas encore germé. La donation ne fut officielle qu’en 2005 : elle concernait les travaux de Conques, qu’il considère comme son testament artistique. Il a légué tous les cartons relatifs à l’abbaye, avant d’offrir des estampes, des papiers, et enfin des toiles. Dès lors, l’initiative prend forme : Estelle Pietrzyk, conservateur, est nommée pour gérer cette donation et lancer le programme scientifique et culturel du musée. Après son départ, j’ai quitté les Sables-d’Olonne en avril 2009 pour mettre en place le projet avec les gens de l’agglomération, les services techniques, le cabinet d’architectes RCR et Pierre Soulages.

 

L’une des salles du musée Soulages, dont chaque œuvre a été sélectionnée par l’artiste. © RCR - Photothèque Rodez Agglomération - Photo Jean-Louis Bor
L’une des salles du musée Soulages, dont chaque œuvre a été sélectionnée par l’artiste.
© RCR - Photothèque Rodez Agglomération - Photo Jean-Louis Bories

Quelles relations entretenez-vous avec l’artiste ?
Mes rapports avec Pierre Soulages ont tout de suite été formidables. On parle beaucoup. Je pense que nous avons véritablement noué des liens d’amitié, de grande confiance. Pierre s’est réellement impliqué même si, au début, il était un peu dubitatif sur la capacité des uns et des autres à aller au bout du projet. Moi-même, j’avais fini par ne plus me rendre au marché, car les gens m’interpellaient : «Alors, on va le faire, ce musée ?» «Mais ça coûte trop cher !»… En Aveyron, un sou est un sou ! Certains doutaient de l’intérêt potentiel du public pour le lieu parce que c’est de l’art abstrait et que l’art abstrait, «ce n’était pas pour eux». Évidemment, il y a eu des conversions de saint Paul, mais il faut se méfier de celles-ci. Un musée est comme un four à bois, il faut en remettre tout le temps ! L’effet d’aubaine, c’est à l’ouverture et, en général, cela dure deux ou trois ans. Ici, nous avons de la chance car nous enregistrons déjà plus de 500 000 visiteurs, dont 96 000 sur trois mois pour l’exposition Picasso. C’est une réussite. Je dirais en prime que cet établissement est un bel exemple de continuité républicaine. Trois politiques y ont travaillé : Marc Censi, Ludovic Mouly, puis Christian Teyssèdre, qui a ouvert le musée et fourni les moyens de le faire fonctionner. Il y a vingt-cinq ans, très clairement, le musée Soulages aurait été un musée national. C’est une certitude. Mais ce n’est plus du tout dans la politique de l’État que de créer des musées et d’en assumer la gestion.

Comment Pierre Soulages intervient-il ?
Rien ne se fait au musée sans qu’il n’en prenne connaissance, même pour le choix des expositions temporaires. Il a une volonté de fer, il ne plie jamais. C’est un homme libre qui fait ce qu’il veut quand il veut, sans dépendre des gens. C’est la grande force de Pierre Soulages. Ça, et sa longévité artistique… Pour moi, l’artiste est roi : il apporte aux individus des choses qui tiennent de l’impalpable. Nous devons avoir un respect profond pour eux parce qu’ils nous apportent, à nous pauvres gens du commun, une réalité qui nous est inaccessible.

 

Élégant édifice d’acier Corten, le musée est l’œuvre du collectif catalan RCR Arquitectes, couronné du prix Pritzker 2017. © RCR - Photothèque Rodez A
Élégant édifice d’acier Corten, le musée est l’œuvre du collectif catalan RCR Arquitectes, couronné du prix Pritzker 2017.
© RCR - Photothèque Rodez Agglomération Photo Jean-Louis Bories

Comment fait-on vivre un musée en région ?
Je pense qu’il est plus facile d’y être singulier qu’à Paris. La capitale offrant beaucoup de sollicitations, y être original est plus difficile. Ici, nous avons un vrai rôle social. Le public n’est pas forcément plus connaisseur, mais plus demandeur. Vous savez, je ne crois plus au modèle muséal tel qu’il était autrefois. Je pense que les musées vont être à deux voire trois vitesses. Seuls les grands établissements pourront se permettre de négocier directement avec le Centre Pompidou ou leurs homologues étrangers. Les exigences liées aux prêts et aux coûts de transport sont devenues difficiles. Et puis, une nouvelle tendance a vu le jour : les ayants droit créent des fondations. Fondation veut dire fees, qui veut dire locations… Peut-être que l’avenir du musée Soulages passera en partie par cela. Je crois que certaines institutions majeures doivent être transformées par des structures de type EPCC (établissement public à caractère culturel, ndlr). Les musées des collectivités locales demandent de gros efforts financiers. Ici par exemple, il faudrait que j’engage 2 M€ si je voulais acheter un beau Soulages, ce qui est impensable. Du coup, je travaille beaucoup avec les collectionneurs et cultive ce lien. J’ai ainsi sept ou huit très beaux dépôts au musée, ce qui représente 10 M€. Les prêteurs sont des anonymes, qui se privent de leurs œuvres. Vous allez me dire qu’ils bénéficient de la défiscalisation (pendant trois ans à 66 %, ndlr). Oui, c’est un placement, mais qui profite également au public…
Est-ce aussi une forme de légitimation ?
En effet, cela signifie que ce tableau-là est choisi par le peintre et par moi : il n’est pas d’œuvre entrant dans le musée qui n’ait été sélectionnée par Soulages. Je n’ai aucune naïveté par rapport au monde de l’art. Je considère d’abord que c’est celui des artistes, parce que sans eux il n’y aurait pas de musée. C’est aussi celui des donateurs, dont la générosité nous est essentielle, celui des collectivités, des galeristes, de la critique et des salles de ventes. Celui qui n’a pas vu que cela avait changé est un idiot. Pour paraphraser Diderot, je ne suis pas là pour dire si l’homme est bon ou mauvais. Je suis dans un milieu, un système, et ce que je fais, je le fais pour le plaisir du public et pour la connaissance.

 

L’une des œuvres de Pierre Soulages (né en 1919), maître de l’outrenoir, à découvrir au musée portant son nom à Rodez.
L’une des œuvres de Pierre Soulages (né en 1919), maître de l’outrenoir, à découvrir au musée portant son nom à Rodez.

Par conséquent, quelle est votre mission aujourd’hui ?
Celle de conserver, de restaurer, de présenter dans de bonnes conditions, et en la faisant tourner, l’œuvre de Soulages. C’est le rôle du «conservateur». À titre personnel, je suis très fier de ce mot. Cela signifie que nous avons un rôle par rapport à la collectivité : rendre les choses dans l’état où on les a trouvées. Au musée Soulages, ce qui est fantastique, c’est cette sensation de réaliser une exposition temporaire qui ne s’arrête jamais ! Les œuvres bougent, et il n’y a pas un accrochage dont je ne parle avec Pierre. Ce sont toujours des conversations très intéressantes. Mon rôle est aussi de développer la connaissance sur l’artiste. J’estime que nous sommes également des pédagogues. Nous vivons dans une société où tout le monde est persuadé qu’il est capable de tout faire. Je pense que, dans une période de dérégulation totale, le système des conservateurs du patrimoine est plus que jamais adapté, notamment aux musées d’art contemporain. À l’étranger, même si l’on peut parfois passer pour vieux jeu, nous sommes respectés.
Alors que la critique tend à disparaître, le conservateur ne prend-il pas cette position ?
Nous, commissaires et conservateurs, ne sommes pas des critiques. Nous sommes des agitateurs. Je considère que le conservateur est là pour pousser, écrire, défendre des idées, mais je préfère qu’il les accompagne. L’art ne s’explique pas doctement. J’enfonce des portes ouvertes, mais la critique a connu une période merveilleuse à l’époque de Charles Estienne, de Michel Ragon, de Pierre Restany et de Marcelin Pleynet. Aujourd’hui, tout le monde est d’accord avec tout le monde. C’est ce que j’appelle la «paix armée». Il manque en France une vraie critique : on parle de l’éclairage, mais on ne parle plus des choix. Du coup, c’est un peu mou. Alors, on fait de la promotion, ce que j’appelle la «propagande». Je trouve les discours trop lissés. En même temps, est-ce qu’en 2017 cela apporte quelque chose de dire «je n’aime pas ceci, je n’aime pas cela» et de se taper dessus ?

LE MUSÉE SOULAGES
EN 3 DATES

30 mai 2014
Ouverture du musée en présence de l’artiste et du président François Hollande

2015-2016
Exposition rétrospective consacrée à Jesús Rafael Soto

Été 2017
Le musée présente une grande exposition consacrée à Calder
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