Aubusson, la trame de l’innovation

On 24 September 2020, by Sarah Hugounenq

La tapisserie peut-elle être un antidote à la morosité économique d’un territoire ? Tel est le pari de la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson. Quatre ans après son inauguration, l’établissement commence à récolter ses fruits.

 

Le modèle est unique en France et «l’objet un peu étrange», aux dires de son ingénieux directeur, Emmanuel Gérard. Entre la Beauze et la Creuse, la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson endosse tout à la fois les rôles de conservatoire de l’histoire de la tapisserie régionale, de turbine économique du territoire, de plateforme de formation aux métiers du textile, de centre de ressources et de catalyseur de la création contemporaine. Vaste programme. Au cœur d’une région en manque d’investissements, son inauguration en 2016 rimait avec attentes et espoirs. Entamé à la fin du XIXe siècle, le déclin démographique local peine à s’inverser et fait de la Creuse le deuxième département le moins peuplé de France, après la Lozère. L’activité s’y concentre au nord tandis qu’à Aubusson la fermeture de l’usine Philips, à la fin des années 1980, donne un dernier coup de boutoir à une économie déjà fragile. Malgré les heures de gloire du Grand Siècle – avec l’octroi aux ateliers du label de «manufacture royale d’Aubusson» – et malgré Jean Lurçat et consorts qui, au XXe siècle, ont réveillé l’âme tisserande de la cité limousine, les lissiers en place dépérissent. Entre 2000 et 2010, les trois quarts de ses seize ateliers ont fermé. Le retour en grâce du tissage, dont la Cité se fait à la fois le moteur et le porte-étendard, a permis la renaissance de quatre d’entre eux. «La tapisserie bénéficie du regain d’intérêt pour les métiers d’art, qui a débuté en 2005 avec la céramique puis s’est déporté sur le textile depuis 2010», nous a expliqué Bruno Ythier, dernier conservateur et directeur scientifique de la Cité – dont le départ était imminent. À la dernière Biennale de Lyon, près de la moitié des œuvres exposées étaient textiles. Les attentes sur nos collections grandissent et nous refusons de nombreuses demandes de prêt». Ce succès ne tient en rien au hasard, ou au renversement chanceux de l’histoire du goût : il est le fruit d’une gestion fondée sur l’observation, la transversalité et l’expérimentation.
 

Emmanuel Gérard, directeur de la Cité internationale de la tapisserie.© ZENON
Emmanuel Gérard, directeur de la Cité internationale de la tapisserie.
© ZENON

S’adapter au marché de l’art
Cette logique s’exprime dans la politique d’acquisition de l’établissement. Initiée il y a quarante ans sous l’impulsion d’André Chandernagor – député de la Creuse de 1958 à 1983 –, la collection de la Cité est jeune. Elle s’articule autour de la Renaissance, du XXe siècle et de la création contemporaine. Le dernier achat historique en date est celui d’une pièce tissée d’après Charles Antoine Coypel par les ateliers Vigne d’Aubusson. À l’autre extrémité de la frise chronologique, la Cité s’engage dans des commandes dont elle décline les formats et les procédures pour s’adapter au marché de l’art, à ses besoins et ses pratiques. Depuis le lancement en 2010 du Fonds contemporain, destiné à porter les appels à projet – devenus depuis biennaux –, d’autres biais sont expérimentés. «Il fallait casser le seul dialogue entre artiste et lissier pour y faire entrer l’institution, être capable de faire surmonter aux parties prenantes leurs peurs, explique Emmanuel Gérard. Sur certains projets, le lissier se contentait d’une copie servile de l’œuvre. Ce n’était satisfaisant ni du point de vue créatif ni de celui économique, du fait de l’utilisation de nombreuses couleurs et d’un délai de réalisation rallongé. On s’est rendu compte de l’inadéquation complète entre la cote d’un artiste, le coût de production d’une tapisserie et le panier moyen d’un collectionneur. Nous devons rendre abordable la création et permettre les retissages pour soutenir la filière des métiers d’art». Première innovation, un mécène peut se voir proposer d’acquérir une maquette auprès de son auteur, et le tissage de celle-ci, rejoindre les collections du musée. En 2019, AG2R La Mondiale s’est ainsi tournée vers Clément Cogitore pour tisser la capture d’écran, sur les réseaux sociaux, d’images de la révolution égyptienne en 2011.

“Nous voulions, aller au-delà des acteurs spécialisés pour toucher un autre public”

Multiplier les débouchés
Depuis 2015, la Cité se rapproche de galeries d’art intéressées par la commercialisation d’une collection entière, et dont les prototypes lui reviennent. Ainsi sept pièces de mobilier conçues avec Valérie Maltaverne et son équipe – le studio Ymer & Malta à Paris – trônent-elles en ses murs. Enfin, les «Carrés d’Aubusson», de moyen format puisque de 184 184 cm, visent à raviver la place de la tapisserie sur le marché de l’art grâce à un coût de production réduit. «Nous voulions élargir le spectre des galeries avec lesquelles nous travaillions, aller au-delà des acteurs spécialisés pour toucher un autre public, mais aussi des artistes qui n’auraient pas pensé à se frotter à la technique ou à en explorer toutes les possibilités», explique le conservateur devant le carré de Raúl Illarramendi, de la galerie Karsten Greve à Paris. Grâce à ces choix, non seulement le dialogue entre artiste et lissier est renouvelé et l’audace artistique promue, mais le coût de réalisation d’une tapisserie est passé de 8 000 € le mètre carré – soit trois à quatre semaines de travail – à 5 500 € aujourd’hui. Pour étoffer ces différentes pistes, la Cité caresse le projet de dialoguer avec des designers ou architectes d’intérieur. Dans la lignée de l’appel à projet «Tisser la mode» de 2015, ayant donné naissance à des modèles de gilets et casquettes portant les valeurs d’Aubusson et obéissant à un usage contemporain, ces prescripteurs peuvent extraire la tapisserie de son image un peu surannée de grande tenture pour château mal chauffé. Mais à côté de ces initiatives, la Cité ne perd rien de la tradition des grandes séries narratives. Quatre ans durant, un ensemble exclusif de treize tapisseries et un tapis, créé à partir de l’œuvre graphique de John Ronald Reuel Tolkien – auteur du célébrissime Seigneur des anneaux –, a fait souffler un vent de nouveauté sur la spécialité.

 

Eva Nielsen (née en 1983), Lucite, 2018, atelier Patrick Guillot, Aubusson, 300 x 220 cm.© cité internationale de la tapisserie
Eva Nielsen (née en 1983), Lucite, 2018, atelier Patrick Guillot, Aubusson, 300 x 220 cm.
© cité internationale de la tapisserie

Chercher et transmettre
À ces débouchés économiques est impulsée une réflexion chère aux préoccupations de notre temps : le respect de l’environnement. L’accusation portée à l’industrie textile d’être la deuxième activité la plus polluante après celle du pétrole oblige la Cité à s’interroger sur ses pratiques. Si la surconsommation ne la guette pas encore, la question est à l’étude avec Marie-Anne Sarda, conseillère scientifique à l’INHA, sur des teintures plus respectueuses de la nature, sans sacrifier à la durabilité des œuvres produites. Ces recherches devraient être formalisées dans un futur pôle de formation dédié. Érigée en lieu et place de l’ancienne École nationale d’art décoratif, la Cité a aussi la transmission des savoir-faire dans son ADN. Depuis 2011, elle délivre un BMA (brevet des métiers d’art) en arts de la lisse à des profils qui se sont affinés, pour ouvrir son enseignement à d’autres disciplines : cette année, un diplômé de l’École nationale supérieure des beaux-arts côtoie ainsi une archéologue. Forte de cette expérience, elle souhaiterait élargir le spectre de ses formations aux compétences liées à la restauration. La montée en puissance de la Cité est telle que son projet d’extension prend forme. Prévue mais non budgétée à son ouverture il y quatre ans, la nouvelle aile devrait voir le jour à l’horizon 2023 – le concours d’architecte est en cours. Pour 6 M€ – quand son budget annuel n’excède pas 1,5 M€ –, l’institution souhaite se voir adjoindre une réserve pour les arts graphiques, des salles de réunion, des lieux de résidence pour artistes et des espaces d’exposition temporaire. Le Covid-19 ne semble pas ébranler l’univers de la tapisserie, habitué au temps long. À la réouverture post-confinement, le public, traditionnellement régional à 90 %, a répondu présent en nombre. Le plus beau des encouragements.

à voir
Cité internationale de la tapisserie,
rue Williams-Dumazet, Aubusson (23), tél. : 05 55 66 66 66,
www.cite-tapisserie.fr
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