Au son des cloches de Grassmayr

On 11 January 2019, by Harry Kampianne

La fonderie située à Innsbruck fabrique des cloches depuis plus de quatre siècles et les envoie dans le monde entier. Un savoir-faire exceptionnel et familial basé sur les techniques artisanales les plus anciennes. 

Coulée du métal en fusion dans un moule.
© Harry Kampianne

Tout commence avec Bartime Grassmayr qui, en 1599, coule sa première cloche dans la fonderie paternelle. Quinze générations plus tard, la famille Grassmayr continue de fabriquer des cloches, dont le secret réside dans la qualité du timbre et un savoir-faire artisanal vieux de plus de quatre cents ans. Dirigée aujourd’hui par Élisabeth et Christopher Grassmayr, secondés de leurs fils Johannes et Peter, la fonderie abrite également un atelier de confection de clochettes (60 à 70 par jour) et un musée retraçant en grande partie l’épopée familiale ainsi que les différentes étapes de création d’une cloche. Pour la petite histoire, il n’existait pas de fonderies de métaux autres que celles de cloches avant la révolution industrielle, ce qui permit à la famille Grassmayr de survivre, pendant les périodes de guerre, en coulant des canons, des extincteurs ou des panneaux en bronze. Plus de cent pays résonnent aujourd’hui au son des cloches de Grassmayr. La plus ancienne, toujours en activité et implantée à Natz, en Italie, date de 1635. Parmi les plus lourdes, appelées «bourdons», celle qui orne une pagode bouddhiste en Thaïlande pèse plus de quatre tonnes, tandis que la «cloche de la Paix», installée à Mösern au Tyrol, avoisine les dix tonnes… Ponctuellement, la fonderie participe à la fabrication de battants. C’est elle qui a eu les honneurs de remplacer le battant de la «Pummerin», gros bourdon de la cathédrale de Vienne  l’ancien battant est exposé dans le musée de la fonderie. Le coulage de cloches se déroule généralement une fois par mois. Les visiteurs du musée présents ce jour-là ont la chance de pouvoir y assister. La famille Grassmayr travaille pour cinq religions différentes : catholique, protestante, juive, orthodoxe et bouddhiste. Les modèles bouddhistes, appelés «bols tibétains», peuvent atteindre plus de 600 kilos. Commandées par des hommes d’église, les cloches sont des instruments liturgiques. Il est donc habituel, au moment de la coulée, qu’une cérémonie ponctuée de prières et de chants soit menée par un ou plusieurs prêtres accompagnés de paroissiens. Elle est suivie d’une collation rituelle (schnaps et petits fours), offerte par la maison dans la cour du musée. «La ville d’Innsbruck ne compte pas moins de 195 cloches. Imaginez-vous le nombre en Autriche ! s’exclame Élisabeth Grassmayr. Dans nos ateliers, nos cloches deviennent des instruments de musique. De par leur structure, elles peuvent atteindre une cinquantaine de tonalités  pour les plus grosses. Notre originalité, ce n’est pas seulement l’élaboration et la précision des tons et des demi-tons, c’est aussi la longueur de la résonance du son. Il faut aussi prendre en compte les décorations commandées par la paroisse. Si, par exemple, elle souhaite voir représenté un Christ ou un saint, ça change l’épaisseur du métal, et forcément les tons. La première étape consiste donc à déterminer les différents timbres musicaux avant de couler la cloche.»
 

Cloche pour la cathédrale nationale orthodoxe de Bucarest.
Cloche pour la cathédrale nationale orthodoxe de Bucarest. © Foundry Grassmayr Bells

De véritables instruments de musique
Le métal employé a une influence considérable sur l’amplitude du son. La résonance ne sera pas la même entre une cloche en acier, matériau peu coûteux surtout utilisé entre les deux guerres, et une en aluminium ou en bronze. Selon Élisabeth Grassmayr, «les éléments importants, pour approcher la perfection en matière de timbre, sont tout d’abord le tracé de la cloche, qui consiste à dessiner sur un moule-modèle le rapport entre l’épaisseur des parois, la hauteur et le diamètre  paramètres qui influeront sur le timbre de frappe et l’étendue de la résonance du son , puis le métal employé. Il s’agit toujours du bronze, composé d’un alliage d’étain (20 %) et de cuivre (80 %), répartition idéale pour obtenir un beau timbre musical. Il faut aussi tenir compte des garnitures telles que le battant et son montage, et surtout la manière de le faire sonner afin d’en évaluer la résonance acoustique».

 

La Fonderie Grassmayr en 1899.
La Fonderie Grassmayr en 1899.© Foundry Grassmayr Bells

Performance physique
Suit l’élaboration du moule copié à partir du tracé réalisé sur le moule-modèle. Différentes étapes techniques, issues des plus anciennes traditions artisanales, sont respectées. Les moules sont composés d’argile, de barbe d’orge, de crottin de cheval et de levure de bière, un mélange effectué dans un énorme broyeur permettant une excellente cohésion de la matière. Une fois le moule réalisé, un feu de bois est allumé à l’intérieur pour sécher et durcir l’argile. L’étape des ornements est alors l’œuvre de Kristina Kornbichler. Sur le moule, celle-ci représente en relief des portraits de saints et des inscriptions en cire rouge. Une nouvelle couche de terre est appliquée sur l’ensemble (appelée «chape»). Sous l’effet de la chaleur du feu, elle prend les empreintes de la cire dans l’argile. Une fois sèche, la chape est démoulée et sert à son tour de moule pour couler le bronze. Une coulée de cloche s’apparente à une performance physique tant par la chaleur causée par un énorme four rotatif, chauffé pendant quatorze heures à 1 150 degrés, que par l’intensité de l’opération, qui dure quelques minutes à peine  alors que la préparation d’un moule demande plusieurs mois. Avant toute coulée sortant de ce four gigantesque, une couche de sable est appliquée autour du moule pour contenir la pression due au métal en fusion. La spécialité de la maison Grassmayr est de monter les châssis, protégeant le moule, à l’envers. La cloche est ainsi remplie par la couronne. Des conduites de coulée longitudinales permettent au niveau de monter lentement jusqu’à atteindre la bouche. Cette technique réserve le métal le plus chaud pour la couronne et les anses de fixation, ce qui assure la solidité maximale de l’ensemble lors d’une cloche en volée. Quatre à cinq jours après la coulée, la nouvelle pièce est débarrassée de son moule en argile et nettoyée. L’eau et le sable deviennent dès lors les ingrédients nécessaires pour assurer le polissage final. Mais la hantise de tout fondeur est de savoir, après plusieurs semaines d’efforts, si le timbre est bien respecté. Pour cela, il existe trois possibilités de vérifier l’accordage des cloches : le diapason, une méthode traditionnelle et artisanale ; l’accordeur électronique, objet encore utilisé mais supplanté par l’informatique ; et le logiciel, bien plus précis pour l’analyse des harmoniques.

À voir
Grassmayr Glockengiesser, 53, Leopoldstraße, Innsbruck, tél : + 43 512 59416 37/34,
www.grassmayr.at
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