Au revoir Jean Roudillon

On 28 May 2020, by Anne Doridou-Heim

Sa disparition signe celle du dernier d’une génération de seigneurs du monde de l’expertise et la fin d’une certaine belle époque.

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Né entre un masque nègre et une statuette jivaro.» Voilà comment Jean Roudillon, parti le 12 mai dernier rejoindre la terre des crocodiles ses ancêtres, aimait à se présenter. Avec une pointe de malice évidemment, celle qu’il mettait en toute chose, celle qui illuminait son œil, faisait frémir sa barbe impeccable et éclairait sa voix d’un sourire. Jean était un seigneur, le dernier d’une génération, toujours aimable, jamais grinçant, mais capable d’un vrai franc-parler. Son père l’avait prévenu : « Tu mourras sans savoir » ; il disait réaliser tous les jours qu’il ne savait rien. C’est sans doute ce constat qui l’a amené à ne jamais rien lâcher, à s’intéresser toujours, à recevoir avec la même gentillesse et le même professionnalisme le grand collectionneur et la dame certaine de posséder un trésor caché, dans son petit bureau au fond d’une cour de Saint-Germain-des-Prés. Un endroit choisi, Apollinaire avait habité la porte d’à côté.

Expertisée par Jean Roudillon, cette figure de reliquaire kota du Gabon (h. 40 cm) était adjugée 229 250 € à Drouot, le 6 juin 2008 (Drouo
Expertisée par Jean Roudillon, cette figure de reliquaire kota du Gabon (h. 40 cm) était adjugée 229 250 € à Drouot, le 6 juin 2008 (Drouot Estimations).

Le témoin des arts d’ailleurs
Il était le plus ancien expert de tous, le parrain dans le métier d’André Schoeller et Alain de Montbrison, et appartenait à une dynastie. De cela il était fier. Il aimait à parler de son père, antiquaire généraliste discret entré dans le métier après les blessures morales de la Première Guerre mondiale, et de ses fils qui perpétuaient chacun dans leur domaine – l’art contemporain chinois pour Jean-François, les arts appliqués à l’industrie pour Michel – la tradition familiale. Lui qui a traversé près d’un siècle et vécu l’époque magique des dernières grandes découvertes, de tous les possibles, des dérisions surréalistes, des monstres sacrés, continuait pourtant à s’intéresser à tous les sujets d’actualité. Il balayait d’un revers de pochette le dernier en date, celui des restitutions, voyant dans les grands discours un feu de paille qui aurait tôt fait de se consumer… La rédaction actuelle des catalogues de vente, avec force détails et histoires dans les fiches pour justifier l’estimation, le laissait un peu perplexe. « Il faut laisser un peu de mystère autour des objets, ce sont eux qui comptent », disait-il… « et mettre des prix attractifs ». Un credo qui a agacé plus d’un commissaire-priseur, mais là non plus il ne cédait pas, c’était lui l’expert ! Tout de même avouait-il ne plus toujours comprendre les nouveaux acheteurs, souvent plus investisseurs qu’amateurs – « ils regardent le prix plus que l’objet » –, et montrait sa stupéfaction devant l’altitude atteinte par les résultats. On est évidemment loin de l’époque de l’une des premières ventes d’Amérique précolombienne à Drouot, dans les années 1930. Son père s’y intéresse, mais il arrive en retard de dix minutes et la porte de la salle est fermée. Après renseignement, il comprend que la vacation est terminée : tout a été dispersé en un seul lot ! Aujourd’hui, un tel ensemble nécessiterait trois jours au bas mot. Le Nouveau Monde déjà, cette terre de découvertes qui lui aura procuré de grandes joies, mais laissé aussi des souvenirs carcéraux dont il n’aimait pas trop parler… C’est encore son père qui l’initie aux objets. Lorsqu’il n’a que 7 ans, il lui demande d’en reconnaître trois posés sur la table ; Jean répond  : « Ça c’est baoulé, ça c’est sénoufo, ça je ne sais pas ». L’année suivante, c’est ensemble encore qu’ils déambulent dans les allées de l’Exposition coloniale de Vincennes. L’entrée dans le métier est une suite logique. Juste après la Seconde Guerre mondiale, il s’installe comme marchand d’art nouveau, d’émaux de Limoges – l’une de ses passions peut-être moins connue –, et déjà d’objets d’Océanie, d’Amérique et d’Afrique, sans oublier une pointe d’antiques. Sa petite galerie de la rue Bonaparte voit défiler Tristan Tzara, André Breton, mais encore les peintres Magnelli, Matta, Miró, de Staël… Ce sont eux qui s’intéressaient aux arts «primitifs». Les ventes publiques viendront plus tard, en 1955 et grâce à Maurice Rheims. Michel Beurdeley l’a recommandé au grand commissaire-priseur ; à la fin de la vacation, Nicolas Landau, l’un des plus grands marchands de son siècle, s’approche de Rheims pour lui dire : «Vous avez bien fait de prendre Roudillon». Quel adoubement, sa parole valait de l’or. À partir de là, sa silhouette bonhomme, souvent élégamment rehaussée d’un foulard de soie, d’une cravate parfois, n’a plus jamais quitté les salles obscures de Drouot. L’expert disait organiser plus de quarante ventes par an, soit quelque deux mille cinq cents au total… un nombre vertigineux ! Il évoquait avec émotion Maurice Rheims, bien sûr, mais encore Étienne Ader, Paul Pescheteau, René Audap, puis à la génération suivante, Lucien Solanet et Paul Renaud, tous gens cultivés et bienséants avant tout. Jean Roudillon évoquait rarement les plus jeunes, mais parfois Carole Jezequel, la dame marteau de Rennes avec laquelle il organisait depuis quelques années des ventes fleuves.

Sur ce cliché venu à nous grâce au Syndicat national des antiquaires, le ministre de la Culture André Malraux, à la gauche de Jean Roudill
Sur ce cliché venu à nous grâce au Syndicat national des antiquaires, le ministre de la Culture André Malraux, à la gauche de Jean Roudillon, est perplexe devant un masque sénoufo présenté sur le stand de la galerie Le Corneur - Roudillon à la Biennale des antiquaires de 1964.
Jean Roudillon a été l’expert d’un nombre vertigineux de ventes à Drouot

Des objets et des hommes
Les objets et les rencontres étaient son credo, tant souvent les deux sont liés. Jean Roudillon collectionnait les premiers avec amour, désintérêt de leur valeur financière, et parce qu’ils lui évoquaient un souvenir, celui d’une personne, d’une vente ou d’une collection. Mais il n’était pas un acheteur compulsif, considérant en tant que professionnel qu’il ne devait pas priver les collectionneurs de belles pièces. C’est par le biais du sentiment qu’il choisissait le plus souvent, le cas de deux linteaux en bois sculpté de Nouvelle-Zélande étant explicite. Il racontait les avoir vu passer trois fois dans sa vie : deux fois, il les a laissés partir, la troisième, les a acquis. Ils avaient été offerts à Sarah Bernhardt lorsqu’elle était allée jouer dans cet archipel d’Océanie, et elle les avait vissés aux pieds de son lit. Son père, connaissant l’actrice, les avait vendus pour elle. Jean accomplissait ainsi un devoir de mémoire, et jamais il ne s’en serait séparé. Les rencontres ont marqué sa vie durablement. Celle, déjà évoquée, de Nicolas Landau, un personnage hors norme qu’il admirait pour ses dons de découvreur et de vendeur. Il racontait qu’un jour, grippé, Landau ayant perdu sa voix, une mauvaise langue avait alors déclaré : « Son stock a perdu la moitié de sa valeur ! » Et celle d’André Breton, bien sûr. Il a très tôt connu cette figure extraordinaire. L’écrivain avait peu d’argent, mais possédait des objets rapportés de son séjour aux États-Unis pendant la guerre. « Alors quand il avait envie d’un objet, un de ceux qui lui procuraient un choc visuel, nous procédions toujours par échange, selon un rituel immuable accompli à son domicile parisien. » C’est ainsi qu’est née une bonne partie du « mur Breton » du Centre Pompidou ! Une fierté qu’il ne revendiquait guère. Élégance toujours. Des anecdotes, il en possédait des centaines et n’était pas avare à les raconter. Il pensait à la transmission, aussi. Depuis quelque temps, aidé par Dame Pierrette (Pierrette Rebours, sa fidèle assistante durant plus de cinquante ans), il avait entrepris la rédaction de fiches en vue de la publication de mémoires, un travail de longue haleine « accompli avec une précision de topographe », précise Olivier de Rincquesen, qui a pu le voir. Jean Roudillon n’aura pas eu le temps de le mener à son terme, mais déjà il est très dense et fourmille d’histoires. Il avouait aussi que se maintenir en activité lui permettait d’oublier son âge. Une dernière coquetterie. Son regard pétillant manquera à Drouot, mais il continuera à l’habiter, tout comme l’âme des vieux crocodiles ne meurt jamais.

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