Au revoir, Jean-Pierre Camard, premier expert en art décoratifs du XXe siècle

On 25 February 2021, by Laurence Mouillefarine

L’expert Jean-Pierre Camard nous a quittés en février. Il fut le premier à se spécialiser dans l’Art nouveau et l’Art déco. Des domaines portés au firmament. Durant cinquante ans, ce professionnel a marqué l’histoire de Drouot par ses compétences, son érudition et sa chaleur humaine.

Jean-Pierre Camard
Photo de Jean-Luc de Laguarigue

Un chapitre se clôt. Les deux pionniers en arts décoratifs du XXe siècle, grandes figures de Drouot, s’en sont allés. Après Félix Marcilhac, disparu l’an dernier, nous perdons Jean-Pierre Camard, victime à 89 ans d’une embolie pulmonaire. Une personnalité forte et chaleureuse. Curieusement, il se destinait à l’Agro. « Il se voyait en gentleman farmer, veillant sur ses vignes », révèle son fils. Jean-Pierre Camard prépare ce concours difficile au lycée Lamartine, à Mâcon. Le week-end, il s’ennuie ; il découvre alors le magasin de Joseph Altounian, antiquaire réputé, fournisseur des musées. Le marchand se prend d’amitié pour ce jeune homme sensible à l’art. Au fil des jours, celui-ci se remet en question et change de cap. Il entre à l’École du Louvre, où il retrouve une amoureuse, sa future épouse, Florence. Le voilà qui passe des betteraves à sucre à la paléontologie ! Bientôt chargé de mission pour les musées nationaux, il enrichit sa palette : il est envoyé à Sèvres pour inventorier le legs Curtis, centré sur les céramistes du début du XXe siècle. Jean-Pierre Camard est touché par la beauté du grès. Aussi sa thèse portera-t-elle sur le renouveau de l’école de Saint-Amand-en-Puisaye vers 1900. La hiérarchie dans le monde des conservateurs lui paraissant figée, il s’en détache et, audacieux, se tourne vers le marché de l’art. En 1958, Jean-Pierre et Florence Camard sont mariés. L’année suivante naît Florette, suivie d'Isabelle, de Jean-Marcel et de Marceline. Quatre enfants en moins de quatre ans ! Champions ! Ils habitent une vaste maison à Versailles, offerte par grand-papa. Florence, normalienne, enseigne le français au lycée. Jean-Pierre chine. Période de vaches maigres.
Séducteur et épicurien
Les modestes sous que gagne le père de famille sont investis dans une collection autour du symbolisme, mouvement hors des modes, qu’il assemble avec son camarade Jean Soustiel, spécialiste par ailleurs d’art islamique. Des tableaux d’Armand Point, des peintures d’Edward Burne-Jones, des céramiques de Jean Carriès et de Georges Hoentschel animent leurs intérieurs respectifs. Avant qu’ils ne les dispersent aux enchères. En rentrant de l’école, un jour, les enfants Camard trouvent la demeure vide. Plus une œuvre d’art ! Il ne reste rien. Ils pleurent. « Pourquoi ce chagrin ? » Soudain, ce père aimant, qui jamais n’élève la voix, est pris de colère : « Je vous interdis de vous attacher aux objets, vous ne devez de sentiment qu’aux gens ! », tonne-t-il. « Les gens » ? Jean-Pierre Camard en est entouré. À tous les déjeuners et dîners, il bamboche avec des amis. Notre séducteur est un épicurien, il aime la bonne cuisine. « Papa avait le don de dénicher des bistrots encore inconnus, rappelle Jean-Marcel. Lorsque nous partions en province en vue d’un inventaire, il faisait un détour pour déguster la meilleure côte de veau de la région. » Plus tard, l’homme aura table ouverte à la Cave Drouot. On l’y trouvera chaque jour, au premier étage, en compagnie de Michel Périnet, marchand de bijoux, son copain, souvent entouré de deux, trois, quatre invités, croisés le matin même à l’Hôtel. Mais n’anticipons pas. Revenons au début des années 1960. Le style « nouille » est alors honni. Jean-Pierre s’attache à faire apprécier cette période. Il la met en lumière à travers des expositions : « L’art et la vie à la Belle Époque » à la fondation Paul Ricard, sur l’île de Bendor, puis « Sarah Bernhardt » à l’Espace Cardin, rétrospective que le Japon demandera. Après un stage chez Maurice Rheims, en 1968, Camard est nommé expert en art nouveau. Un titre inventé pour lui. La spécialité n’existait pas, ni à Paris ni ailleurs. Jusque-là, les quelques meubles de Majorelle apparaissant aux enchères étaient décrits, succinctement, par les experts en mobilier XVIIIe. Félix Marcilhac n’est pas encore entré en scène. C’est Jean-Pierre qui valide l’examen de ce concurrent, conscient que la compétition stimule un marché. Longtemps, ils détiennent un duopole. Contrairement à son adversaire, Camard n’a pas la double casquette d’expert en ventes publiques et d’antiquaire. Autrement dit, son unique objectif, quand il étudie un objet, est d’obtenir le meilleur prix pour son propriétaire. « Ce qui lui donnait une grande liberté ! souligne Hervé Poulain. Ce professionnel brillant imposait une crédibilité naturelle, une érudition sans esbroufe, qui rassurait les clients. »
Le déclencheur du marché de l'art déco
En 1972, c’est donc lui qui officie, pour maître Solanet, lorsqu’à l’occasion d’une succession ressurgit du mobilier du couturier Jacques Doucet. Plusieurs marchands, au lieu de s’entendre pour ne pas faire monter les enchères, bataillent cette fois les uns contre les autres. Un sofa de Marcel Coard atteint cent cinquante mille francs : un prix jamais vu. Les créateurs des années 1920 – Eileen Gray, Pierre Legrain – sortent de l’oubli. L’événement sera le déclencheur du marché de l’art déco, qui dès lors ne cessera de croître. Pendant ce temps, les Américains fortunés s’enflamment pour la production art nouveau, tels Barbra Streisand ou Jo Setton, patron de Pioneer. Ils sont talonnés par les Nippons. Lorsque la famille Daum se sépare de ses collections pour renflouer la cristallerie de Nancy, Jacques Tajan et Camard emportent les pièces à Tokyo. Bingo ! L’expert est infatigable. Durant la semaine, il assiste les commissaires-priseurs à Drouot, le week-end, il file en province. Il dort peu. Il lit énormément. La nuit, il plonge dans les revues de l’entre-deux-guerres, Art et décoration, Mobilier et décoration… « Il avait une formidable mémoire visuelle, admire Florette, son aînée. Lui montrait-on une œuvre, il savait exactement dans quel magazine il l’avait déjà vue. » Ses connaissances, Jean-Pierre Camard les partage. Et quel conteur ! On l’écoutait avec bonheur lorsque, le regard coquin, l’œil vert par-dessus ses petites lunettes, un tantinet comédien, il évoquait ses trouvailles : cette coupe, pièce unique de Gallé, qu’un bistrotier de Compiègne utilisait comme cendrier ; cette sculpture de verre monumentale, dite « Amphore du roi Salomon », gloire de l’Exposition universelle de 1900, dénichée dans un pavillon de banlieue où elle bloquait une fenêtre qui fermait mal… Établi rue de la Grange-Batelière, à deux pas de la salle des ventes, Jean-Pierre poursuit sa carrière avec ses enfants. « Le clan Camard », comme disaient les envieux. Son fils, Jean-Marcel, est aussi expert en arts décoratifs. Ses filles veillent aux questions administratives. Florence, son épouse, quitte l’Éducation nationale et rejoint le cabinet d’expertise. En publiant des ouvrages de référence sur Jacques-Émile Ruhlmann, sur les décorateurs Süe et Mare, sur Michel Dufet, elle confère une aura scientifique à la maison familiale. Même lorsque son mari partage sa vie avec une autre compagne, Évelyne, dont il aura un fils, Florence Camard travaille toujours à ses côtés. Cinquante ans d’activité. Que de ventes mémorables au fil des décennies : la succession du sculpteur Bugatti ; la collection de l’antiquaire Jean-Claude Brugnot, découvreur de la première heure ; les Ruhlmann appartenant à Geneviève et Pierre Hebey, avocat d’affaires, soit cinquante meubles et luminaires d’un même ensemblier, salués par des enchères millionnaires ! Il y en a tant d’autres à évoquer. On terminera par une délicieuse anecdote. Jean-Pierre Camard avait un talent pour raconter des histoires, on l’a dit. Au sein même de l’établissement qui l’accueillit à la fin de sa vie, il donna une conférence passionnée sur l’Égypte. Un pays où il n’était jamais allé... Il fut applaudi.

Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe