Au Mobilier national, un art du siège bien vivant

On 28 April 2017, by Philippe Dufour

L’exposition À la Galerie des Gobelins met à l’honneur la collection de sièges du Mobilier national, et l’ensemble des métiers qui œuvrent à leurs conservation et restauration. Visite privée de ces ateliers d’exception.

Richard Peduzzi, Rocking-Chair, 1992, merisier vernis et lamellé-collé, réalisé par l’ARC.
© Photo Olivier Ouadah - Gwenola Six-Mobilier national

C’est animé d’un double souci que Louis XIV chargea en 1663 son ministre Colbert d’organiser un Garde-Meuble de la Couronne. Celui de conserver un patrimoine légué par ses prédécesseurs et que les troubles du XVIe siècle avaient mis à mal, et d’en créer un nouveau car «il n’y a rien qui marque davantage la magnificence des grands Princes que leurs superbes palais et les meubles précieux dont ils sont ornez». D’humeur encore vagabonde, ce Garde-Meuble ne prendra vraiment ses aises qu’en 1774, enfin logé dans l’aile droite des palais construits sur l’actuelle place de la Concorde, devenue depuis l’hôtel de Marine. Presque deux cent cinquante ans plus tard, l’institution perdure à travers son descendant direct, le Mobilier national. Ce service, rattaché aujourd’hui au ministère de la Culture et de la Communication, conserve d’impressionnantes séries mobilières regroupant plus de 200 000 œuvres, et illustrant trois siècles de création ininterrompue. Au milieu de ce flux abondant, la collection de sièges présente un échantillonnage quasi complet de tous les styles français. Un panorama qui raconte aussi une histoire nationale fort mouvementée, avec les reliques des demeures royales ayant survécu aux vols et aux ventes d’après 1793. Ainsi des quatre fauteuils abondamment sculptés et dorés pour le comte d’Artois à Versailles, réalisés par Nadal en 1775, ou encore de ceux signés de Jacob pour le comte de Vaudreuil et rachetés par la Couronne. Il y a aussi ces vestiges des commandes du premier Empire, provenant des palais incendiés des Tuileries et de Saint-Cloud, ou encore de l’Élysée, résidence de Caroline Murat.
Un musée du siège
Paré de toutes ces qualités, le siège a été choisi pour être la vedette d’une manifestation qui investit la Galerie des Gobelins jusqu’au 24 septembre. Jean-Jacques Gautier, inspecteur de la vénérable maison et commissaire de l’exposition, rappelle à cette occasion « que cette pièce d’ameublement a toujours été le point fort de la collection du Mobilier national ; à tel point qu’en 1936, lors de l’installation du Mobilier national dans les nouveaux bâtiments dessinés par Auguste Perret, l’administrateur général Guillaume Janneau décidait d’ouvrir un Musée du siège, illustrant une période courant de la fin de l’époque de Louis XIV au milieu du XIXe siècle». Aujourd’hui, l’institution possède l’une des plus riches collections de cette catégorie mobilière au monde. Son choix pour une exposition monographique s’est aussi imposé parce que «l’objet présente l’avantage d’être le fruit d’une diversité de métiers qui s’exercent ici. C’est donc une façon de rendre hommage au savoir-faire perpétué par nos ateliers, où se transmettent connaissances techniques et “secrets de fabrique”».

 

Deux fauteuils Louis XVI  dans la collection du Mobilier national (détail). © Thibaut Chapotot
Deux fauteuils Louis XVI dans la collection du Mobilier national (détail).
© Thibaut Chapotot

La renaissance d’un fauteuil, pas à pas
Il est vrai que sur les sept ateliers assurant la restauration des collections du Mobilier et où l’on traite environ 1 500 objets par an , ils sont deux à entourer le siège de tous leurs soins. La porte du premier, nommé «Menuiserie en sièges», s’entrouvre pour nous. Ici atterrissent les pièces fatiguées par des années de bons et loyaux services dans les palais de la République, ou simplement accidentées avec, par exemple, un pied brisé. On y décide du traitement appliqué à chacune suivant sa destination, car il y a deux cas possibles : «La plupart des sièges sont utilitaires et servent quotidiennement, alors que d’autres sont considérés comme muséaux, et désormais destinés à être exposés», précise Jérôme Alary, l’un des restaurateurs. Pour les premiers, une réfection particulièrement solide s’impose, mais tout est possible, «de la toute petite intervention, du genre retouche de vernis, à une remise à plat du siège, avec démontage pour reconstituer les parties cassées, en passant par le “resculptage” d’un détail disparu, après une “greffe” de bois». Une fois remis à neuf, le châssis peut encore connaître un laquage pour des pièces peintes, voire un séjour extérieur chez le doreur pour les plus sophistiquées. C’est à l’étage inférieur, abritant l’atelier de «Tapisserie-ameublement» que se déroule l’étape suivante, consacrée à la garniture. Son responsable Philippe Besnard tient également à préciser les deux traitements envisagés, suivant «qu’il s’agit d’un siège d’usage qui exige une réfection complète et la repose d’un tissu ; ou bien d’un meuble historique, dont il faut conserver l’étoffe d’origine, témoin de son temps». N’usant bien sûr que de matériaux traditionnels, ce travail de garniture débute par le façonnage du crin, qui se plie à la forme souhaitée, ronde ou carrée suivant les styles. Maintenu dans une toile, il subit alors un piquage à la main exécuté avec un carrelet, cette grande aiguille dont la courbe permet de ressortir de toutes les épaisseurs. Une fois le volume donné, il faut encore l’habiller d’un tissu le plus proche possible de son état premier, parfois connu par un fragment ou une description d’archives. En raison de leur structure sur châssis tapissier, le même travail s’applique aux écrans de cheminée et aux lits, tel ce merveilleux modèle à la polonaise en pleine réfection, et bientôt l’un des clous de l’exposition.

 

L’atelier Menuiserie en sièges. © Vincent LEROUX
L’atelier Menuiserie en sièges.
© Vincent LEROUX

Société et représentation du pouvoir
Conserver et restaurer donc, mais aussi créer pour ne pas rompre le fil précieux qui relie directement l’institution à ses lointaines origines royales. C’est le rôle dévolu à l’ARC, l’Atelier de recherche et de création du Mobilier national, voulu par André Malraux en 1964. Dans le cadre de commandes publiques, cette cellule composée d’une dizaine d’artisans a su introduire le design contemporain sous les lambris dorés. En 1971, grâce à lui, Pierre Paulin a livré à l’Élysée les salons avant-gardistes du couple Pompidou, avec ses fauteuils et canapés profonds aux formes alors iconoclastes. Plus tard, les grands chantiers de l’ère mitterrandienne réclament un nouvel ameublement : l’ARC réalise ainsi quatre ensembles de bureaux pour Bercy, d’après Andrée Putman et Isabelle Hebey. Et du rocking-chair dessiné par Richard Pedduzzi en 1992, aux sièges de la tribune du 14 Juillet de Christophe Pillet, ce sont des dizaines d’exemples qui pourraient être cités… À la Galerie des Gobelins, on les retrouve dans une scénographie signée Jacques Garcia, où ils accompagnent les plus beaux fleurons d’une collection historique. Dans la grande nef, tous prennent place dans un décor d’ateliers parisiens, d’abord ceux du menuisier, de l’ébéniste et du sculpteur sur bois ; puis dans l’environnement du peintre-doreur, très sollicité par l’ameublement officiel, avec les différents types de dorures, posées sur le bois ou sur le bronze suivant les modes et les périodes. À son tour, l’antre du tapissier récapitule, avec vingt-cinq assises tendues de damas ou de tapisserie des Gobelins  autre fierté nationale qui s’exerce dans ces murs  les étapes finales du garnissage. Mais, à l’étage, on découvre que le siège, loin de n’être qu’un accessoire utilitaire et inanimé, possède également une active dimension symbolique, au gré des rôles inscrits à son répertoire. Celui de la représentation sociale, qui se traduit ici par la multiplication des chaises de salle à manger, des fauteuils de salon ou de bureau, des lits de repos et autres canapés de boudoir, accrochés ou disposés devant leurs caisses de transport. Et surtout de la mise en scène du pouvoir, avec la hiérarchisation qui s’étend d’un véritable «trône» pour le roi de Rome au simple tabouret d’antichambre, une typologie précise à laquelle Napoléon Ier, le grand ordonnateur, n’aura pas été étranger. 

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