Art Genève, classique et sage

On 03 February 2017, by Alain Quemin

La manifestation Suisse francophone entend justifier son positionnement prudent et discret en se présentant comme un salon d’art, et non comme une foire.

Marina Abramovic, The Scream, 2013-2014, impression numérique, édition de 7 + 1/2 EA, 152,4 x 228,3 cm.
Courtesy of Marina Abramovi? and Art Bärtschi & Cie.

Année après année, Art Genève consolide son positionnement de manifestation de belle qualité, classique et sage. Ses vastes allées accueillent un flot maîtrisé de visiteurs, souvent âgés, qui ne sont pas de simples curieux mais bien des amateurs, voire des collectionneurs. Une fois passée la journée du vernissage, l’affluence se tasse encore ; toutefois, les ventes se poursuivent, à un niveau évidemment moindre. C’est bien pour cela que les galeries renouvellent fréquemment leur participation d’année en année. Étonnamment, Art Genève n’en tire pas gloriole, et justifie son positionnement prudent en invoquant le modèle du salon plus que de la foire d’art contemporain, laquelle serait davantage associée aux excès du marketing et de la communication outrancière. Un salon… de peinture essentiellement, les autres médiums étant relativement peu représentés. Du côté des exposants  comme des journalistes, d’ailleurs , nombreux sont ceux qui souhaiteraient un peu plus d’audace et de dynamisme chez les organisateurs. Pourtant, par sa localisation en Suisse et sa proximité avec la France  position avantageuse encore renforcée par le taux de change très favorable aux collectionneurs suisses, puisque payer des œuvres dont le prix a été arrêté en euros leur est extrêmement bénéfique , la manifestation genevoise ne manque pas d’atouts.
Des Suisses et des Français
Art Genève attire notamment un très important contingent de galeries françaises, même si d’assez nombreux poids lourds hexagonaux du secteur ne semblent pas convaincus.
C’est aussi et davantage encore le cas côté galeries suisses : il est fortement regrettable que les deux entités leaders du marché helvétique, toutes deux installées à Zurich, la galerie Hauser & Wirth et celle d’Eva Presenhueber, ne témoignent aucun intérêt pour la manifestation genevoise. Nul doute, pourtant, que la participation de ces deux marchands donnerait beaucoup de panache et un réel élan à Art Genève. Vu la qualité des galeries suisses, mais aussi l’importance des collectionneurs nationaux, en raison également de sa position proche de la France, l’Allemagne et
l’Italie, il existe un potentiel élevé, qui devrait permettre à Art Genève de rivaliser réellement avec Art Brussels. Pourtant, il n’en est rien et le salon suisse apparaît nettement en retrait par rapport à la foire belge. Étant donné les grands absents nationaux, le salon d’art compense  en partie seulement  en accueillant massivement les galeries françaises, dont beaucoup de fort bon niveau, parmi ses quatre-vingts exposants, certes venus de seize pays, mais dont Suisses et Français se taillent la part du lion : trente-sept pour les premiers  soit près de la moitié des exposants ! , ce qui apparaît quand même excessif, vingt et un pour les seconds, soit le quart d’entre eux. Citons les galeries Gagosian, Lelong, Daniel Templon, Continua, Nathalie Obadia, Xippas, Laurent Godin, In Situ - Fabienne Leclerc, Georges-Philippe et Nathalie Vallois (qui aurait mérité d’être mieux placée), Tornabuoni, Mitterrand, Natalie Seroussi, Les Filles du Calvaire, Le Minotaure, Zlotowski, Catherine Issert, Jean Fournier, Jean Brolly, Eva Meyer, Bernard Bouche, Anne-Sarah Bénichou, ainsi que Perpitch et Bringand… Certes, quelques-unes, aussi bien suisses que françaises, sont aussi implantées dans d’autres pays, mais la part très maigre accordée à ces autres contrées ne peut manquer d’interroger.
Une manifestation, fût-elle un salon d’art et non une foire, peut-elle être proprement contemporaine sans accueillir des exposants d’une origine géographique diversifiée ? Un bémol d’autant plus regrettable que les stands sont généralement bons, voire très bons. Parmi les meilleurs cette année, distinguons la galerie Continua, qui alternait pans de murs très remplis et ornés (comme l’angle composé par deux cloisons qui accueillait deux miroirs brisés de Michelangelo Pistoletto) et d’autres beaucoup moins fournis, voire dénudés, rythmant formidablement le stand. Une très belle statuette de Pascale Marthine Tayou s’y remarquait également. Comme bien souvent, la galerie Laurent Godin se signalait, elle aussi, par un très bel accrochage, dont un grand et beau tableau bleu de Gérard Traquandi (
Sans titre, de 2015), des dessins nerveux d’Alan Suicide Vega et de très belles céramiques de Sylvie Auvray. Pour l’audace et la drôlerie, il fallait s’en remettre à Laure Prouvost, chez Nathalie Obadia, avec une «sculpture» présentant un (vrai) ananas, sur socle, d’esprit très dada.
La dynamique genevoise
Étant donné la présence massive des galeries suisses, genevoises en particulier, le salon permettait de mieux apprécier la scène locale, laquelle est en rapide transformation. En l’espace d’à peine quelques mois, Marc Jancou, qui possédait un petit espace dans le quartier des Bains et qui est également installé à Manhattan, ainsi que la galerie Bernard Ceysson  présente encore à Saint-Etienne, Luxembourg et Paris et qui ouvrira prochainement à New York, en plein Upper East Side !  ont annoncé leur retrait de Genève. Certes, la galerie Gagosian, qui n’était présente dans la cité qu’en étage, a investi un rez-de-chaussée et un sous-sol, mais son espace reste étonnamment exigu… Son stand à la foire était tout en retenue, en deçà de ses possibilités, avec presque uniquement des petits et moyens formats de grands noms de l’art contemporain, dont un magnifique dessin de Cy Twombly de 1966. Les galeries Skopia et Laurence Bernard  jeune arrivée qui monte clairement , mais aussi le très établi Marc Blondeau contribuent à dynamiser le quartier des Bains, où est établi le Mamco, le grand musée d’art contemporain local. Aujourd’hui, deux acteurs voisins s’y développent nettement. Voilà un an, la galerie Xippas, à la belle programmation et également installée à Paris (mais aussi à Montevideo et Punta del Este), y a ouvert un second espace à quelques mètres du premier. À Art Genève, la moitié de son stand s’affichait ornée d’œuvres très géométriques. Plus remarquable encore, la galerie Art Bärtschi & Cie, anciennement Guy Bärtschi, qui, après une période faste, s’était quelque peu effacée et notamment désengagée des foires, a été reprise par une nouvelle équipe. Celle-ci a nettement resserré la liste d’artistes représentés (Marina Abramovic, Wim Delvoye, Jan Fabre, Not Vital, mais aussi les valeurs montantes Omar Ba, Mathieu Daflon, Khaled Jarrar ou Fabien Mérelle). Présente à Art Genève avec un très beau stand, sur lequel régnait un Cri de Marina Abramovic et se remarquaient deux grandes toiles de Mathieu Daflon, elle participera aussi cette année simultanément à Arco à Madrid et à Art Brussels, effectuant son retour dans le circuit des foires d’importance. La progression en deux ans est si rapide, qu’il importe désormais de suivre cette galerie de près, car elle ne pourra pas manquer de se développer plus encore… et ses artistes avec elle. Si, à Genève, le salon d’art demeure certes bon mais pourrait se montrer davantage dynamique, la scène des galeries, elle, bouge clairement.

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