Art et cinéma, un jeu d’influences

On 08 February 2018, by Harry Kampianne

Deux expositions rendent actuellement hommage à Henri-Georges Clouzot, le réalisateur du Salaire de la peur. L’occasion de rappeler la grande influence des arts plastiques sur le 7e art.

L’artiste et le cinéaste lors du tournage du Mystère Picasso (1955), d’Henri-Georges Clouzot.
© André Villers/Adagp


Peinture, sculpture, photographie : autant d’expressions artistiques venues s’inviter dans le 7e art, le plus souvent de manière incursive, mais aussi inconsciente. Attardons-nous d’emblée sur ce point historique : la photographie fut sans doute l’un des relais les plus déterminants pour accéder aux images en mouvement. Nicéphore Niépce, Louis Daguerre, Étienne Jules Marey, l’inventeur de la chronophotographie, et Thomas Edison, avec son kinétographe, en furent les initiateurs. Les frères Lumière prirent en quelque sorte le train en marche, jusqu’à devenir les pères fondateurs du cinématographe. Le cinéma naît ainsi alors que le courant impressionniste est en plein essor. On se souvient du cinéaste Jean Renoir, admiratif devant Manet et son père, Auguste Renoir. Des références manifestes dans Partie de campagne (1936) et Le Déjeuner sur l’herbe (1959). Citons également le mouvement expressionniste de l’entre-deux-guerres.
Les plans exacerbés et géométriques de Friedrich Wilhelm Murnau (
Nosferatu, 1922), de Robert Wiene (Le Cabinet du docteur Caligari, 1920) ou encore de Fritz Lang (Le Testament du docteur Mabuse, 1933) rappellent les perspectives chahutées de Max Beckmann, Otto Dix, Emil Nolde, Vassily Kandinsky ou George Grosz, et l’éclosion d’un climat culturel marqué par le chaos social à l’orée du nazisme. Cette corrélation avec les arts plastiques jalonne le patrimoine cinématographique mondial, certains réalisateurs s’avérant être aussi parfois des collectionneurs d’art passionnés. Ce fut le cas de Clouzot, qui lui-même taquinait le pinceau. Paul Ardenne, historien de l’art et commissaire de l’exposition itinérante «Clouzot et les arts plastiques : une suite contemporaine» d’abord présentée à l’espace Topographie de l’art à Paris , précise à juste titre que «son cinéma est travaillé en profondeur par les effets plastiques. Il s’enrichit volontiers de l’apport des artistes de son temps». Un mimétisme que le réalisateur concrétise en installant Picasso sur la sellette, afin d’en sublimer le processus créatif (Le Mystère Picasso), ce qui lui valut en 1956, et à l’unanimité, le prix spécial du jury à Cannes. Paul Ardenne n’hésite pas à souligner que «si Clouzot tient une place de roi dans l’histoire du cinéma, il en est tout autant dans l’histoire de l’art. En dehors du cas Picasso, il y a L’Enfer, inachevé, avec la sublime Romy Schneider, et La Prisonnière. Deux films où il exploite pour le premier des effets formels en matière d’éclairage, notamment sur les corps humains, et pour le second, à titre historique, en situant l’action dans le milieu de l’art cinétique et dans celui des amateurs et collectionneurs d’art de son époque.»

 

Élisabeth Wiener dans La Prisonnière (1967), d’Henri-Georges Clouzot.
Élisabeth Wiener dans La Prisonnière (1967), d’Henri-Georges Clouzot. © Photographie de Roger Corbeau



La peinture est-elle «cinématographique» ?
Les artistes se nourrissant du 7e art ne sont pas si rares. Prenons l’exemple d’Edward Hopper, cinéphile averti, qui avouait sans honte, lorsqu’il n’arrivait pas à peindre, se rendre au cinéma pendant une semaine ou plus. Certaines techniques de composition et de cadrage propres aux films noirs expressionnistes des années 1930-1940 sont nettement perceptibles dans plusieurs de ses toiles. Son fameux Nighthawks (1942) n’évoque-t-il pas un décor urbain tiré d’un film d’Howard Hawks ou de Raoul Walsh ? Pas de gêne non plus du côté des cinéastes s’appropriant certaines œuvres du peintre : en témoignent les troublantes similitudes entre sa Maison près de la voie ferrée (1925) et celle de Psychose (1960), film culte d’Alfred Hitchcock. Le maître du suspense demandera également à l’extravagant Salvador Dalí de lui scénariser la fameuse scène de rêve dans La Maison du docteur Edwardes (1945). Plus près de nous, le cinéaste David Lynch, lui-même peintre, semble partager là encore la théâtralité inquiétante des tableaux de Hopper, dont il dit sentir cette tension dans l’immobilisme, une sorte de calme avant la tempête, au cœur de la « small-town America ». Une atmosphère qu’il reprendra à sa manière dans Blue Velvet (1986), Lost Highway (1997), Mulholland Drive (2001) ou la série Twin Peaks (1992 et 2017). Avec Peter Greenaway, la peinture peut devenir elle-même une intrigue policière (Meurtre dans un jardin anglais, 1982) ou une gigantesque fresque baroque Prospero’s Books (1991) et Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant (1989). La peinture serait-elle un vecteur d’atmosphère cinématographique ? Le dernier film d’Albert Dupontel, Au revoir là-haut (2017), est en soi, au-delà du récit, une réussite picturale, par les décors et la lumière rendant parfaitement l’ambiance art déco de l’époque. Et les dessins du soldat Édouard Péricourt, croquant ses camarades dans les tranchées, synthétisent à eux-seuls l’influence prégnante d’Egon Schiele, de Max Beckman ou d’Otto Dix, icônes artistiques de l’époque.

 

Noah Saavedra dans Egon Schiele (2016), de Dieter Berner.
Noah Saavedra dans Egon Schiele (2016), de Dieter Berner. © alamode film



Photo et sculpture chez les cinéastes
Si le cinéma n’est autre que de l’image en mouvement, il ne fixe pas le réel comme peut le faire la photographie. Celle-ci peut se transformer en arme d’investigation dans un film comme Blow-up (1966), de Michelangelo Antonioni. Le script ? Comment un photographe de mode pense pouvoir empêcher un crime grâce à sa maîtrise de l’image. Même cas de figure avec Fenêtre sur cour (1954), de l’incontournable Hitchcock, où James Stewart, en photographe cloué sur une chaise roulante, finit par décrypter, de zooms en grands angles, les agissements d’un criminel potentiel habitant juste en face de chez lui. Dans Photo Obsession (2002) de Mark Romanek, Robin Williams, employé maniaque d’un labo photo, traque jusqu’à la démence le quotidien d’un jeune couple sans histoires. Pour ce qui est de la sculpture, son historicité en tant qu’intervenant fictif sur pellicule passe dans un premier temps par la phase de l’automate. Que ce soit dans Le Golem (Paul Wegener, 1920), Metropolis (Fritz Lang, 1927) ou les différentes versions de Frankenstein, celui-ci devient le point de départ de la sculpture en mouvement. Elle prendra une forme beaucoup plus naïve et statique dans Les Visiteurs du soir (1942), de Marcel Carné, ou lyrique et enchantée dans La Belle et la Bête (1945), de Jean Cocteau. La poésie d’un Tim Burton, fortement inspiré des artistes préraphaélites (Alice au pays des merveilles, 2010), de la veine gothique (Sleepy Hollow, 1999) ou encore de l’imposture dans l’art (Big Eyes, 2014), nous offre la magie d’un émouvant Edward aux mains d’argent (1990), fabuleuse créature inachevée pourvue de paires de ciseaux à la place des mains.

 

Nahuel Pérez Biscayart dans Au revoir là-haut (2017), adapté du roman de Pierre Lemaitre par Albert Dupontel.
Nahuel Pérez Biscayart dans Au revoir là-haut (2017), adapté du roman de Pierre Lemaitre par Albert Dupontel. © Jérôme Prébois/ADCB Films



Les artistes tendance biopic
Bruegel, Rembrandt, Vermeer, Klimt, Picasso, Bacon, Warhol, Basquiat… Depuis une vingtaine d’années, les stars de l’art classique, moderne et contemporain drainent des velléités cinématographiques et des résultats pas toujours au rendez-vous des attentes des spécialistes (historiens d’art, journalistes, critiques, amateurs éclairés…) et surtout des tiroirs-caisses, le grand public semblant assez mitigé sur l’intérêt d’un tel engouement. Pour preuve, les trois derniers biopics sortis en France en 2017, Egon Schiele (Dieter Berner), Rodin (Jacques Doillon) et Gauguin (Édouard Deluc), suscitent à la fois polémiques de chapelle quand elles ne sont pas d’ordre intellectuel ou moral et rentabilité financière plutôt difficile. Faut-il comparer pour autant l’interprétation sobre d’un Gérard Philipe en Modigliani dans Montparnasse 19 (1958), de Jacques Becker, à celle d’un Andy Garcia baroque dans Modigliani (2004), de Mike Davis ? Doit-on pour autant se barder de préjugés sous prétexte que l’on connaît sur le bout des doigts la vie et les affres d’un artiste et qu’il serait sacrilège de faire une ou deux entorses à sa biographie, juste histoire de valoriser son œuvre et sa poésie, tout en laissant l’empreinte du cinéaste ? Les époques changent, les intérêts aussi. Mais une chose est sûre, les arts plastiques et le cinéma ne sont pas près de divorcer. 

 

Vincent Lindon dans Rodin (2017), de Jacques Doillon.
Vincent Lindon dans Rodin (2017), de Jacques Doillon. © Shanna Besson
À voir
«Le mystère Clouzot», Cinémathèque française,
51, rue de Bercy, Paris XIIe, tél. : 01 71 19 33 33.
Jusqu’au 29 juillet 2018.
www.cinematheque.fr

«Clouzot et les arts plastiques : une suite contemporaine», le Pilori, place du Pilori, et pavillon Grappelli,
rue Saint-Jean, Niort, tél. : 05 49 28 51 73.
Jusqu’au 10 mars 2018.
www.vivre-a-niort.com,

puis au Lux - Scène nationale,
36, boulevard du Général-de-Gaulle, Valence, tél. : 04 75 82 44 15.
Du 4 mai au 30 juin 2018.
www.lux-valence.com
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