Art, dollars, concombres de mer et flamants roses

On 08 February 2018, by Vincent Noce

Georgina Adam, vedette du journalisme britannique, signe un panorama vertigineux de la face sombre du marché de l’art.

  


En 2016, à Shanghai, pour l’ouverture du nouveau salon du West Bund Art & Design, quarante serveurs ouvrirent leur ballet en proposant aux trois cent soixante invités de marque des intestins de concombre de mer dans des boules glacées. En fin de soirée, les hôtes pouvaient choisir parmi les serveuses celles appelées à les rejoindre dans leur chambre, pour un pas de danse et un tour de chant. Pour les historiens à venir, les intestins de concombre de mer glacés remplaceront peut-être les langues de flamant rose d’Apicius comme symboles d’une époque de préciosité et de décadence, semblable à celle attribuée à l’Empire romain qui obséda peintres et écrivains au XIXe siècle. C’est dans ces anecdotes vues que Georgina Adam se montre à son mieux. Cette vedette du milieu, qui a collaboré à des journaux aussi prestigieux que le Financial Times ou l’Art Newspaper, publie un nouvel ouvrage sur les excès du marché de l’art, qui approche l’exercice d’anthropologie. On pourrait également citer la scène surréaliste de l’inauguration, en 2014, du Freeport du Luxembourg par le grand-duc en personne, accompagné d’une bonne partie de son gouvernement. Il n’est peut-être pas besoin d’attendre deux millénaires pour s’interroger sur l’effet ressenti alors que, dès l’année suivante, les mises en examen ont commencé à pleuvoir sur les investisseurs ainsi honorés de Son Auguste présence pour des vétilles telles qu’escroquerie, blanchiment ou recel. Au passage, le livre cite un transitaire selon lequel 80 % des œuvres d’art dans le monde dorment à l’abri des regards dans de tels entrepôts, l’un des éléments de réflexion sur l’état de la collection et du marché de l’art aujourd’hui.
Un tournoiement
Georgina Adam n’a pas signé une enquête. Les connaisseurs ne devraient pas attendre de révélations d’une compilation d’événements connus, dont les chiffres donnent le tournis. Des experts authentifiant les œuvres pour la Fondation Robert Rauschenberg se faisant payer 40 000 $ l’heure ; Damien Hirst produisant 1 435 tableaux à points, presque tous peints par des assistants, et proposant en boutique des reproductions d’assemblages d’ailes de papillons à 200 000 $ ; Tony Harrison payant 87 000 € chez Sotheby’s en 2002 le premier d’une série de trois exemplaires de Neon, créée en 1965 par Joseph Kosuth, avant de s’apercevoir que le même néon était diffusé dans une édition «illimitée» dont l’artiste n’a jamais voulu révéler le nombre. Ces productions sérielles, alimentant une uniformisation des collections à travers le monde, s’auto-entretiennent : un artiste comme Anselm Reyle dispose de cinquante assistants, qui lui coûtent 800 000 $ par mois. Ibrahim Mahama a vendu pour 16 700 $ des sacs de jute signés, que ses producteurs ont découpé en 294 petits bouts, valorisés pour un total de 4,5 M$. Cela n’a pas très bien marché... Dans ce tournoiement, l’échec attend aussi les conseillers spécialisés dans le flipping (achat et revente rapide), dont certains avaient pourtant pris la précaution d’élaborer un algorithme, à partir d’un échantillonnage d’éléments, censé leur apporter un profit à coup sûr. On pourrait également citer le retournement dont s’est retrouvé victime le mouvement du zombie art, ces petits rectangles d’abstraction colorés, constitués de projections de peinture, de chewing-gum ou de ciment, qui  surprise  correspondent parfaitement au format des tablettes et téléphones portables. Ou, dans un registre de prix bien supérieur, la dévalorisation brutale des pièces achetées au grand déballage, il y a neuf ans, de l’atelier de Damien Hirst chez Sotheby’s.
La multiplication des scandales
Mais fondamentalement, dans le haut du marché, la spirale continue de s’alimenter d’une demande excédant l’offre, dont témoignent encore les 450 M$ du Salvator Mundi. Si Georgina Adam n’accorde guère d’attention à la création du Louvre à Abou Dhabi, elle développe bien la place de la Chine, pays qui entend disposer d’ici 2020 de 5 600 musées emplis d’articles du dernier cri. Ainsi se multiplient les initiatives privées, qui ont souvent pour seul objet de trouver des avantages fiscaux à une opération immobilière de galeries marchandes, dans lesquelles l’art est vite relégué au sous-sol, quand il ne disparaît pas purement et simplement. Cette avidité entraîne une multiplication de procès et scandales retentissants, dans lesquels Sotheby’s se retrouve fréquemment en première ligne. Le livre énumère : soupçons d’entente illicite, au détour des ventes privées ; opérations de blanchiment de trafiquants et gouvernants corrompus ; multiplication des faux, dont «l’effet est dévastateur sur la confiance accordée à l’expertise» ; règlements de comptes sur les partages de bénéfices ; querelles sur l’usage et l’abus du droit d’auteur… Outre l’obscurité des ventes privées des multinationales, l’auteur souligne que, avec l’essor des garanties, même les ventes publiques gagnent en opacité, dans la mesure où les œuvres sont «prévendues» à quelques privilégiés. Chroniqueuse de son monde, Georgina Adam ne se prête pas à une réflexion ontologique. Adoptant la réserve propre au journalisme britannique, elle ne livre du reste guère ses propres sentiments, même si elle semble particulièrement réprouver l’exposition spectaculaire que vient de terminer Damien Hirst dans les musées vénitiens de François Pinault, qu’elle préfère qualifier de «showrooms», l’artiste vendant par ailleurs les mêmes réalisations en série limitée pour une petite fortune. Elle se montre parfois étonnamment imprécise, sur ses sources, sur des questions juridiques, comme la distinction entre droit moral et droits patrimoniaux, ou d’histoire de l’art, quand elle prétend assimiler Picasso à l’appropriationnisme. Mais, pour le grand public, elle peint un tableau assez hallucinant d’un milieu s’enivrant de sa propre vacuité, en perte de repères du réel.

À lire
Georgina Adam, Dark Side of the Boom, The Excesses of the Art Market in the 21st Century, Lund Humphries, Londres, 232 pp., langue anglaise, 20 £.
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