Ars Electronica le pouls technophile de Linz

On 30 September 2016, by Harry Kampianne

Classée « ville créative » en 2009 par l’Unesco, la cité autrichienne déploie depuis quatre décennies une énergie centrée autour des arts, des sciences et de la technologie. Constat à l’appui avec son festival numérique.

Drone 100 - Spaxels über Linz, performance.
© Ars Electronica Festival 2016

Commençons par un brin d’histoire pour cerner cette ville d’Autriche, aujourd’hui à la fois festive et optimiste sur son avenir. Considérée à partir de 1938 comme la «filleule du Führer» pour l’attraction géographique et sentimentale qu’elle exerça sur le dictateur  qui y avait passé une grande partie de sa jeunesse et de sa scolarité , Linz semblait être promise à devenir la métropole culturelle du IIIe Reich. Nombre des discours d’Hitler sur la Hauptplatz  la «Grande Place  galvanisèrent les foules de l’époque. Cette ville fut également, pendant la Seconde Guerre mondiale, le moteur industriel de la machine de guerre nazie. L’usine métallurgique Voestalpine, fondée en 1938 sous le nom de Hermann Göring-Werke, fabriquait les chars Panzers de l’armée allemande. Aujourd’hui, elle fournit un acier de haute qualité destiné en grande partie aux rails destinées aux voies des TGV, l’un des principaux atouts économiques du pays à l’heure actuelle. En dehors d’une architecture baroque ancrée principalement dans le centre historique et de son prestige industriel marqué par une industrie lourde , Linz est devenue au fil des dernières décennies le vivier intellectuel et incontournable entre l’art, la technologie et les sciences.
 

Deep Space 8K, Ars Electronica Center.
Deep Space 8K, Ars Electronica Center. © Harry Kampianne

Doyenne de l’art électronique
Tout débute le 18 septembre 1979 avec une poignée d’hurluberlus, soient une vingtaine d’artistes et de scientifiques, chapeautée par un quatuor tout aussi azimuté : Hannes Leopoldseder et Hubert Bognermayr, pionniers de la musique électronique, accompagnés du cybernéticien-physicien Herbert Werner Franke et du producteur de musique Ulrich Rützel. Le festival Ars Electronica vient de faire ses premiers pas. Trente-sept ans plus tard (du 8 au 12 septembre dernier), ce haut lieu annuel de la technophilie et de la numérisation arty à tout crin regroupait, cinq jours durant, 842 artistes, scientifiques, ingénieurs, techniciens, concepteurs, militants sociaux, et près de 380 associés, sous forme de partenariats et de mécénats privés. Que peut-on découvrir dans une telle ambiance, scandée par une avalanche de sons technoïdes, une déferlante de drones et de robots, un défilé d’expériences chimiques et écologiques, une myriade d’Open Labs (laboratoires interactifs), de la gastronomie bio ainsi qu’une multitude d’interventions de concepteurs, obsédés par les mystères insondables de l’univers ? Tout d’abord, un attrait ludique, très vite relayé par une indicible conviction que l’art numérique, gigantesque shaker où la technologie, la science, la robotique et les arts traditionnels font bon ménage, devient peu à peu le fer de lance d’une nouvelle étape dans le monde de l’art contemporain actuel.

Sur le danube, une balade artistico-topographique.

Un festival centré autour de l’homme-machine
Voilà une thématique pour le moins banale, vieille antienne que les auteurs de science-fiction se sont amusés à décortiquer, parfois avec brio. Il n’est pas question non plus d’y voir un quelconque remake d’un univers littéraire à la Philip K. Dick ou Isaac Asimov. Nombreux sont les exposants ayant réussi à éviter ce piège. Il n’en reste pas moins que l’androïd qui peint ou qui sculpte, chez certains d’entre eux, est encore récurrent. L’intervention du drone, symbole aérien piloté depuis son fauteuil les pieds sur terre, titille en revanche de plus en plus l’intérêt de nombreux collectifs, avec le Nano Racing, course de mini-drones, ou en format XXL dans de gigantesques structures comme Drone 100 Spaxels ünder Linz, capable d’assurer un show nocturne grandiose (100 000 visiteurs) à l’aide d’une escouade de cent appareils de petite taille, équipés de leds multicolores, effectuant une majestueuse chorégraphie sur la rive nord du Danube. Outre son usage militaire, ce nouvel outil développe, selon Anil Valène (directeur général d’Intel Drones), «une importante plate-forme informatique pour l’avenir». Un objet toutefois ambigu, soumis à des réglementations très strictes lorsqu’il est employé pour son usage personnel. Autre événement de taille à vous décoller la rétine : le Deep Space. Une simulation en 3D, projetée sur un mur de 16 mètres de long sur 9 de hauteur à l’Ars Electronica Center, bâtisse construite sur la rive sud du Danube en 1996, et entièrement dédiée à l’ingénierie, aux sciences et à l’art. Le Deep Space, comme son nom l’indique, invite à pénétrer dans les profondeurs de notre galaxie. Au-delà de la performance HD et du contexte festivalier dans lequel le spectateur se trouve, nous pouvons avancer que ce genre de spectacle n’a rien de novateur. Nombreux sont celles et ceux, chaussés de leurs lunettes 3D, à avoir fréquenté les méga-écrans de la Géode à Paris ou autres projections de ce style dans de grandes villes dûment équipées.

 

Le Lentos Kunstmuseum et le Kristallshiff, orné de cristaux Swarovski, sur le Danube.
Le Lentos Kunstmuseum et le Kristallshiff, orné de cristaux Swarovski, sur le Danube.© Linzturism

Linz sous influence «Electronica»
Pour Andreas Bauer, directeur artistique à l’Ars Electronica Center, «Linz entretient une longue tradition avec l’industrie, les arts et les sciences. Beaucoup d’artistes, d’ingénieurs, de scientifiques, ont entrepris de travailler ensemble au cours de ces dernières décennies. Bien sûr, cette ville possède une histoire en grande partie basée sur l’industrie, d’où une affluence importante d’entreprises et de projets liés à la recherche. Mais Linz permet aussi cette porosité entre les différentes communautés artistiques et industrielles, grâce à un judicieux système de subventions et d’espaces mis à la disposition des chercheurs.» La pléiade d’événements disséminés dans la ville nous offre, en outre, la possibilité d’une promenade artistico-topographique des lieux. Elle débute à PostCity, où sont implantés les bureaux du festival et une grande majorité des artistes sur plus de 80 000 mètres carrés, susceptibles d’accueillir les performances les plus extravagantes : vols de drones, concerts électro et symphoniques, labos expérimentaux, cultures bio et autres expériences virtuelles. Elle se poursuit au cœur du quartier historique et culturel (OÖ Kulturquartier), dans lequel le Höhenrausch nous propose une féerique exposition sur les anges. Les greniers et les toits des édifices font exceptionnellement partie intégrante des cimaises. Une tour construite en bois, d’où surgit au sommet une réplique en acier de la Victoire de Samothrace (Nike, 1977), du collectif Haus-Rucker-Co, permet au visiteur de surplomber le centre-ville.
Le Kunstuniversität (l’université d’art et de design industriel de Linz) s’est livré à un terrain de jeux interactifs, regroupés sous l’intitulé «Create your World», puis a invité sur son campus des artistes de l’université Tsinghua (Chine). Une belle tentative virtuelle de refaire le monde. Même la cathédrale Sainte-Marie a succombé au charme «électro-numérique» de ce festival, truffé de surprises et de découvertes. Quant au Lentos Kunstmuseum, inclus au programme d’Ars Electronica, c’est à la peintre française Béatrice Dreux qu’il dédie ses cimaises. Que souhaiter à tous ces alchimistes du XX
e siècle, réunis sous le ciel de Linz chargé du chant des atomes et orchestré par le rythme de l’expérimentation et de la recherche ? Une longue et heureuse continuation, car l’art n’a pas de frontières !

À VOIR
«Béatrice Dreux», Lentos Kunsmuseum.
Jusqu'au 2 octobre 2019.
www.lentos.at

«Andere Engel», Höhenrausch.

Jusqu’au 16 octobre 2019.
www.hoehenrausch.at
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