Aristophil, le grand retour

On 31 May 2018, by Vincent Noce

Après un démarrage difficile en décembre dernier, les ventes des 130 000 pièces du fonds de la maison Aristophil reprennent à Drouot en juin. Dans une atmosphère plus calme, elles serviront de premier test de leur valeur d’aujourd’hui sur le marché.

Livre d’heures à l’usage de Rome, dit «Heures Petau», en latin, manuscrit enluminé sur parchemin france, tours, vers 1495, avec 16 médaillons en camaïeu d’or avec rehauts attribués à Jean Poyer (actif 1490-1520) et une composition héraldique enluminée (XVIIe siècle) rajoutée autour du premier médaillon (armes de la famille Petau).
Estimation : 700 000/900 000 €


Sept ventes sont prévues, du samedi 16 au mercredi 20 juin à Drouot, pour reprendre la dispersion de l’héritage considérable laissé par la faillite de la société Aristophil, après la mise en examen de ses dirigeants pour escroquerie. Sous le marteau d’une succession de commissaires-priseurs, elles sont organisées en thématiques, comme la littérature et la musique, pour en faciliter la valorisation auprès des collectionneurs. Durant les six mois passés depuis la vente inaugurale, quatre sociétés d’enchères se sont réunies sous le sigle OVA, les «opérateurs de ventes pour les collections Aristophil», explique Claude Aguttes. Le 16 mars 2017, cet entreprenant commissaire-priseur, basé à Neuilly-sur-Seine, a été désigné par le tribunal de grande instance de Paris pour assister l’administrateur judiciaire dans la coordination des dispersions, après avoir été chargé de placer en sécurité le fonds de 130 000 manuscrits et autres lots (photographies, dessins, objets divers...) et d’en entreprendre l’inventaire. Outre la société Aguttes, Ader-Nordmann, Artcurial et Drouot Estimations ont été nommées par le tribunal, sur proposition de l’administrateur, pour orchestrer ces ventes. Ce panel avait été préalablement sélectionné sur appel d’offre par un collège de sages, formé de Frédéric Mitterrand, assisté de celui qui fut son principal conseiller quand il était ministre, Jean-Pierre Biron, et des experts Didier Griffe et Michel Maket. Le choix répond à des critères justifiant l’assise de la compagnie et sa capacité structurelle à opérer de telles ventes. «Cette association, précise Claude Aguttes, assurera la mise aux enchères de toutes les collections vendues en indivision par Aristophil jusqu’à leur terme»  un processus qui pourrait occuper trois cents sessions en une bonne demi-douzaine d’années. Aux yeux du commissaire-priseur, «elle donnera plus de visibilité aux œuvres exceptionnelles tout en permettant d’assurer un rythme soutenu de vacations» pour faire face à l’énormité de cet ensemble, le plus vaste en mains privées dans le monde.
 

 
Octavien de Saint-Gelais (1466/1468-1502), Epistres d’Ovide (traduction de cinq des Heroïdes d’ovide) [suivi de] trois poèmes, attribués à Octavien de
Octavien de Saint-Gelais (1466/1468-1502), Epistres d’Ovide (traduction de cinq des Heroïdes d’ovide) [suivi de] trois poèmes, attribués à Octavien de Saint-Gelais ou François Robertet (?), en français, manuscrit enluminé sur parchemin, France, Paris, après 1492, vers 1493 (?), avec huit grandes miniatures à pleine page attribuées au Maître de la Chronique scandaleuse (actif à Paris, vers 1490 à 1510).
Estimation : 350 000/450 000 €

Un long processus
À la mi-juin donc, pendant près d’une semaine, 900 lots seront proposés après une exposition dans l’hôtel parisien des ventes (du 12 au 16 juin, en salle 9). Une forme de bourse commune a été proposée par Claude Aguttes aux quatre sociétés, qui auront à se répartir des morceaux de plus ou moins grand prestige selon les moments. La vente de ces collections découpées en parts proposées aux investisseurs a fait la fortune d’Aristophil, qui a totalisé jusqu’à 800 M€ de ventes à des petits épargnants, avant que la justice n’y mette un terme. Par surcroît, Claude Aguttes reste chargé pour sa part d’écouler le stock propre de la défunte compagnie. Pour les acheteurs, cela fait une différence, ces lots étant soumis à des honoraires réglementés propres aux ventes judiciaires, qui sont moins élevés (14,4 %). C’est aussi au même commissaire-priseur qu’il revient de remettre aux enchères des manuscrits qui avaient été cédés par Aristophil à des particuliers en pleine propriété (dont les contrats étaient appelés «Amadeus»). Ces biens ont été restitués à leur propriétaire, chacun ayant la faculté de demander au commissaire-priseur de les inclure au catalogue, afin de les agréger à ces événements à Drouot. Pour le moment, le produit de quinze cents contrats lui a ainsi été confié, son équipe essayant au mieux de répartir les reventes en tenant compte des besoins plus ou moins pressants des clients. Certaines situations personnelles sont dramatiques. Réunis en différentes sociétés, les investisseurs atterrés ont dû se résigner à l’inévitable. Aucun ne s’attend plus à récupérer la totalité de ses économies, sans parler du bénéfice d’au moins 40 % en cinq ans que faisait miroiter la défunte société ; mais les écarts de valeur varient beaucoup selon chaque cas. Le marché a déjà accusé le coup du retrait de celui qui s’était imposé comme son principal acheteur pendant une quinzaine d’années. Pour ne rien arranger, la première vente de décembre dernier, qui proposait des échantillons représentatifs des différentes catégories, assez disparates, d’objets amassés par Aristophil, avait été perturbée par ce que Claude Aguttes appelle «un groupe d’opposants» parmi d’anciens clients, dénonçant une «braderie» de leurs biens. Plusieurs demandes pour interdire la vacation avaient ainsi été introduites, sans aboutir. De plus, la vente a été précédée d’un refus opposé aux demandes de certificat d’exportation pour les lots les plus importants, le manuscrit des 120 Journées de Sodome écrit par le marquis de Sade à la Bastille et un ensemble de textes d’André Breton sur des cahiers d’écolier, dont les deux manifestes du surréalisme et Poisson soluble. Le tout était estimé une dizaine de millions d’euros. L’administrateur a dû se résigner à suivre la suggestion de Claude Aguttes de les retirer de la vente. Les acheteurs étrangers s’étant retirés, le commissaire-priseur escomptait qu’une négociation avec l’État pourrait être plus favorable, dans la mesure où celui-ci, s’il s’engage à l’acheter, est censé prendre en compte la valeur du bien sur le marché international.

 

 
Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944), correspondance illustrée à une jeune femme [avril 1943 - mai 1944], ensemble de lettres illustrées d’aquarelles
Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944), correspondance illustrée à une jeune femme [avril 1943 - mai 1944], ensemble de lettres illustrées d’aquarelles représentant le Petit Prince, dont quatre à pleine page.
Estimation : 150 000/200 000 €

Bonne surprise et pépite
La seconde session devrait être plus calme que cette séance inaugurale, tenue dans une atmosphère assez électrique, qui avait totalisé 3,8 M€. Certains lots n’avaient pas trouvé preneur, dont le récit d’une survivante du Titanic, qui n’a intéressé personne à 270 000 €, alors qu’il avait été vendu par Aristophil 1,1 M€. Dans l’ensemble, les estimations des experts ont cependant été confirmées, validant leurs observations pour la suite de ce long processus. La bonne surprise était venue d’une lettre de Napoléon à Joséphine, adjugée 280 000 €. Le manuscrit d’Ursule Mirouët de Balzac a été adjugé 900 000 € au libraire Jean-Claude Vrain, parallèlement mis en examen pour complicité dans cette affaire. La belle découverte avait été un manuscrit enluminé du XVe siècle, traduction française de l’Alexandre le Grand du Quintus Curtius, adjugé 640 000 €. Cette fois encore, la vente la plus prometteuse est celle consacrée aux manuscrits et ouvrages précieux du Moyen Âge et de la Renaissance, le 16 juin, dont sont attendus plus de cinq millions d’euros. Elle comprend notamment le livre d’heures dit «de Petau», du nom d’un possible collectionneur du XVIIe siècle, enluminé par l’artiste tourangeau Jean Poyer, qui avait eu l’ingéniosité d’évider les feuillets au centre pour laisser apparaître ses peintures. Il est estimé 700 000/900 000 €. Pour mémoire, il avait été acheté par Aristophil pour 1,8 M€ à la vente de la collection de Paul-Louis Weiller, orchestrée à Drouot en avril 2011 par Gros-Delettrez. Aristophil l’avait revendu aux épargnants pour 5 M€. Trois millions d’euros sont escomptés dans la vente de littérature moderne prévue par Drouot Estimations, le mardi 19 juin, dans laquelle la poésie prend la plus grande part. Il s’y trouve une pépite, une «ébauche d’ébauche», Maudits soupirs pour une autre fois, chef-d’œuvre brut trop peu connu de Céline, qui pourrait atteindre entre 250 000 et 300 000 €.

 

André Breton (1896-1966), Louis Aragon (1897-1982), Le Trésor des jésuites pièce surréaliste en trois tableaux et un prologue, manuscrit autographe, t
André Breton (1896-1966), Louis Aragon (1897-1982), Le Trésor des jésuites pièce surréaliste en trois tableaux et un prologue, manuscrit autographe, tapuscrit avec de nombreuses corrections et 2 photographies de Man Ray, vers 1928, 50 pages in-4°.
Estimation : 80 000/100 000 €
 

SAMEDI 16 JUIN
14 h 30 – Moyen Âge et Renaissance – Estimation : 4,5/6 M€
Une cinquantaine de manuscrits médiévaux et d’incunables dans
la plus importante vacation. Outre le livre d’heures (voir page 17),
un manuscrit enluminé d’un texte de Pétrarque, des incunables,
comme les écrits de saint Jérôme, ou encore une édition originale
des Essais de Montaigne. Aguttes. Mme Adeline,
MM. Bodin, Benelli.

16 h – Histoire postale – Estimation : 2/2,7 M€
Des manuscrits, dessins, courriers et éditions originales de
Mermoz, Saint-Exupéry, Lindbergh ou Wright. Un carnet de voyage
de Saint-Exupéry au Maroc, assorti de dessins (120 000/
150 000€), ainsi qu’une lettre d’amour illustrée avec des
aquarelles du « petit prince » (150 000/200 000 €). Les croquis
et documents techniques rédigés par Lindbergh pour mettre au
point le Spirit of St. Louis, qui lui fit traverser l’Atlantique
en 1927, pourraient monter à 300 000/400 000 €. Artcurial.


LUNDI 18 JUIN
14 h – Beaux-Arts – Estimation : 1,64/2,66 M€
Des dessins (Boucher, Tiepolo, Piranèse, Corot, Delacroix, Sisley,
Ingres), mais aussi des carnets de Rodin et Gauguin ainsi que des
lettres de Monet, Gauguin, Toulouse-Lautrec ; une lettre de Van
Gogh illustrée d’un dessin (200 000/300 000 €), une autre de
Manet (100 000/120 000 €), une autre encore de Picasso...
La vente inclut des éditions originales de Jazz de Matisse et
de Lettera Amorosa de René Char, illustrée par Braque,
ainsi que des tirages photographiques du XXe siècle. Aguttes.
MM. Oterelo, Bodin, Millet.


MARDI 19 JUIN
14 h – Littérature – Estimation : 2,7/3,5 M€
Outre l’autographe de Céline, un poème de Rimbaud ayant
appartenu à Verlaine (100 000/150 000 €) est accompagné
d’oeuvres de celui-ci. À un manuscrit d’Artine de René Char ayant
appartenu à Éluard (100 000/120 000 €), s’ajoutent des lettres
échangées par ce dernier avec Gala (300 000/400 000 €) et un
manuscrit de son Livre ouvert enrichi de neuf gouaches originales
(150 000/200 000 €), un recueil de vingt-sept poèmes de la
main de Picabia et une correspondance entre Breton et
Théodore Fraenkel, comptant plus de cent soixante documents
sur une trentaine d’années. Drouot Estimations. M. Oterelo.

16 h – Littérature – Estimation : 440 000 €
Où l’on retrouve Paul Éluard, mais aussi Guillaume Apollinaire (Les
Diables amoureux, manuscrit, 20 000/25 000 €) et Victor
Segalen, avec le manuscrit autographe de Stèles
(100 000/120 000 €). Aguttes. M. Oterelo.


MERCREDI 20 JUIN
14 h – Musique – Estimation : 4,2/5,4 M€
D’un fragment de cantate de Bach à une mazurka de Chopin,
en passant par un extrait des Noces de Figaro
(400 000/500 000 €) et un quatuor de Mozart
(120 000/150 000 €). Aux partitions s’ajoutent des
correspondances, dont une lettre de Beethoven à l’archiduc
Rodolphe (100 000/120 000 €). Parmi les manuscrits complets,
Les Brigands d’Offenbach, Soleil des eaux de Boulez,
les Métaboles de Dutilleux ainsi que L’Ascension et Des Canyons
aux étoiles de Messiaen. Ader-Nordmann. M. Bodin.

16 h 30 – Musique – Estimation : 350 000 €
Parmi les correspondances familiales, lettres d’affaires
ou échanges de musiciens entre eux, comme Liszt à Berlioz,
plusieurs oeuvres de Ravel, dont le manuscrit
de La Nuit (10 000/15 000 €). Aguttes. M. Bodin.



À SAVOIR
Expositions publiques «Collections Aristophil»
Du mardi 12 au vendredi 15, de 11 h à 18 h
(le jeudi, 21 h) et chaque matin de vente,
du 16 au 20, de 11 h à 12 h.
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