Ariane James-Sarazin, la polysémie du regard

On 17 September 2020, by Sarah Hugounenq

Directrice adjointe du musée de l’Armée depuis deux ans, cette archiviste y est arrivée à un moment clé de son histoire. Outre l’extension d’ici 2025, elle pilote l’épineux parcours sur le passé colonial de la France, sur fond de débat sur les restitutions.

Ariane James-Sarazin
© Paris, musée de l’Armée, Anne-Sylvaine Marre-Noël

Comment aborde-t-on un musée de l’Armée aujourd’hui ?
Une des premières questions que je me suis posées à mon arrivée était de savoir en quoi nous en avons besoin. Pour y répondre, nous devons interroger tous les usages du musée : ceux de nature éducative, sociale et scientifique, la politique d’enrichissement, l’identité de l’institution par rapport à d’autres musées d’histoire, comme ceux sur Bonaparte en Corse ou celui de l’Histoire de France à Versailles… Lancé en 2017, le projet d'extension suit trois grands axes, l’histoire de la colonisation et de la décolonisation, la période postérieure à 1945 et l’actualité des engagements militaires français, mais fait également le constat d’un parcours conçu par étapes additives. Or, aujourd’hui, ces muséographies et ces points de vue historiographiques marquent le pas. Pour finaliser le projet scientifique et culturel validé le 12 juin, nous avons donc réfléchi à une forme évolutive. Il est primordial de rester ouvert aux nouveaux cheminements en sciences humaines.
Où en est le parcours sur l’histoire de la colonisation et de la décolonisation ?
Nous avons mis sur pied un groupe de travail consacré à ce parcours. Il comprend l’ensemble de l’équipe de la conservation, mais il s'élargira aussi à des collègues d’autres pays issus notamment de l'ancien empire colonial français. Ces personnes extérieures poseront un regard différent essentiel. La réflexion sur ces périodes nous oblige également à reconsidérer les parcours existants. L'histoire de la colonisation doit être envisagée selon une approche large qui remonte au premières aventures ultramarines au XIVe siècle.

 

Bourguignotte de l’«ensemble à la chimère». © Paris - musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Pascal Segrette
Bourguignotte de l’«ensemble à la chimère».
© Paris - musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Pascal Segrette


La question de la colonisation conduit à celle des objets pillés dans son contexte, et que le rapport Sarr-Savoy a ravivé. L’attention s’était focalisée jusque-là sur le musée du quai Branly, mais la décision de restituer au Sénégal en 2019 le sabre dit d’El Hadj Oumar Tall, entré dans vos collections en 1909, a rappelé combien le musée de l’Armée est lui aussi impliqué.
En effet. Pour chaque nouveau parcours du projet d’extension, nous préparons la création d’un comité scientifique réunissant historiens, philosophes, juristes, sociologues, archivistes européens, africains, asiatiques, pour dialoguer et instruire en conscience et de manière raisonnée la question des restitutions. Cette vision supranationale permettra une appréciation plus juste. Elle est nécessaire car il faut absolument éviter un règlement circonstanciel au cas par cas. Nous devons éviter la confrontation binaire qui oppose une vision universaliste du modèle muséal, qu'on chercherait à imposer à des cultures auquelles il est étranger, à une volonté de récupération d’un patrimoine vu uniquement à travers un prisme national. Au musée de l’Armée, nous ne souhaitons pas faire l’économie de la réflexion sur les provenances. C’est pourquoi a été créé en 2019 un poste à temps plein de chercheur s’y consacrant. Nous organisons également cet automne un séminaire de recherche sur le droit de la guerre et en 2023, nous projetons une exposition sur la notion de trophée.
Comment aborder les conflits armés d’une nation sans entrer dans un message pouvant être rapidement taxé d’officiel ?
Tout comme pour les périodes de colonisation et de décolonisation, il est important de ne figer aucun discours et de le construire à plusieurs. Nous allons donc concevoir des espaces semi-permanents qui permettront, au-delà des rotations, des formes d’éditorialisation du propos. Pour les commémorations de la guerre de 1870 par exemple, nous renouvelons et réaménageons temporairement les salles Napoléon III en l’axant sur la parole et la figure des combattants : témoignages, portraits, photographies, etc. Même chose l’an prochain : dans le cadre de la saison Napoléon, nous reverrons la salle du Bivouac, scénariserons la maquette de la bataille du pont de Lodi et créerons une nouvelle section sur l’exil de Sainte-Hélène en incluant une œuvre du plasticien Ange Leccia. Il s’agit de ménager des espaces interstitiels pour rebondir sur l’actualité, susciter une multiplicité de regards.

 

Le département des Deux Guerres mondiales. © Paris, musée de l’Armée
Le département des Deux Guerres mondiales.
© Paris, musée de l’Armée


Appliquez-vous cette multiplicité des regards à vos méthodes de travail en interne ?
En effet, ces idées sont portées de manière collective. L’ensemble des agents sont réunis dans dix groupes de travail thématiques et mêlant les différents départements du musée comme le mécénat, la communication, la conservation, la médiation… Cela permet de décloisonner les points de vue et d’associer aux réflexions sur la matière scientifique des personnes d’horizons très divers et qui peuvent apporter des regards équivalents à ceux de nos visiteurs. On se saisit de cette opportunité pour faire découvrir les métiers des uns et des autres.
Le Covid-19 a-t-il modifié votre approche du musée ?
Il est venu redoubler l’importance et l’urgence des orientations prises le 12 juin, dans le cadre du projet scientifique et culturel. Le confinement a aussi permis de voir en quoi ce projet permettait de faire face aux défis numériques, dont les outils ne remplaceront pas la visite physique, mais permettent de la prolonger. La politique de prêts, que nous souhaitons poursuivre comme forme de coopération internationale avec d’autres musées, pose des questions écologiques, mais aussi économiques. La réflexion en la matière est aussi accélérée à l’aune des difficultés actuelles de déplacement. Nous réfléchissons donc à proposer des alternatives aux convoyeurs physiques par le biais de constats d’état numeriques ou audiovisuels. Il ne faut pas baisser nos exigences mais les repenser.
Vous mentionnez le besoin d’échanges à l’international, mais qu’en est-il de votre rayonnement sur le territoire français ?
Bien que nous soyons l’un des plus importants déposants, la politique qui encadrait ces dépôts manquait de vision stratégique. Nous sommes un monument clé du paysage parisien, mais notre vocation en tant que musée national est aussi de rayonner sur le territoire. S’il n’est pas question de créer des antennes, nous voulons tisser des partenariats avec certaines institutions. Nous souhaitons nous appuyer sur différents réseaux dont celui des musées d’armes, qui dépendent de la délégation au patrimoine de l'armée de Terre, comme les musées de la Légion étrangère à Aubagne ou celui des Blindés à Saumur, pour lesquels le musée de l’Armée est un grand frère. Un autre réseau intéressant serait celui des établissements se rapportant à l’histoire locale, complémentaire de notre propos. Je pense au Musée lorrain à Nancy, avec lequel nous préparons une convention de coopération scientifique autour de sa collection d’armes d’honneur. La même chose est en cours avec le palais des beaux-arts de Lille au sujet de ses collections médiévales et Renaissance. Nous nous sommes rapprochés également du Centre des monuments nationaux pour coorganiser chaque année une exposition hors les murs dans un monument : un projet est en préparation à Cadillac sur les Gascons. La crise nous a aussi prouvé à quel point nous ne pouvons plus travailler séparément.

à voir
«Comme en 40…», musée de l’Armée, hôtel national des Invalides,
129, rue de Grenelle, Paris 
VIIe, tél. : 01 44 42 38 77.
Jusqu’au 10 janvier 2021.
www.musee-armee.fr
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