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Apprendre à voir. Le point de vue du vivant

On 12 October 2021, by Armelle Fémelat

Dans un essai érudit et brillant, l’historienne de l’art Estelle Zhong Mengual, enseignante à Sciences Po Paris, élabore la genèse d’une histoire environnementale de l’art.

Apprendre à voir. Le point de vue du vivant
Estelle Zhong Mengual, Apprendre à voir. Le point de vue du vivant.

Que signifie voir le vivant ? Telle est la question à laquelle Estelle Zhong Mengual s’efforce de répondre. Avec pour ambition clairement affichée de «travailler à enrichir notre culture du vivant», assumée comme un geste politique, dans le sillage de la pensée du philosophe Baptiste Morizot avec lequel elle a déjà coécrit plusieurs textes. Sa réflexion s’est construite dans le contexte de la crise écologique, que l’autrice caractérise comme une crise de nos relations et de notre sensibilité au vivant, après avoir fait le constat de «la toxicité profonde qu’il y a de se rapporter au vivant comme simple décor de nos vies». Foisonnante et intense, son étude prend la forme d’une enquête sur le fonctionnement de notre œil et de notre perception d’Occidentaux postmodernes, dans toute leur densité historique et culturelle. Ce faisant, elle nous entraîne, à grand renfort d’érudition, sur les chemins croisés de l’histoire de l’art, des sciences naturelles, de la philosophie et de l’anthropologie. Dès l’introduction, l’historienne de l’art annonce vouloir «apprendre à voir le vivant depuis le regard des peintres et des naturalistes». Elle propose ensuite d’ouvrir le champ, nouveau, de l’histoire de l’art environnementale. Parsemées çà et là, quelques anecdotes personnelles incarnent son propos théorique : le souvenir de vautours percnoptères planant au-dessus des gorges de l’Ardèche, l’image de la danse suggestive d’un papillon dans un massif de lavandes ou la découverte émue, sur le pas de sa porte, d’un nid de mésanges tissé de ses propres cheveux… Elle se livre aussi à des interprétations inédites de paysages peints entre le XVIe et le XIXe siècle. Ainsi Le Concert champêtre de Titien (1510) est-il envisagé à l’aune de la pratique contemporaine de la déforestation comme un paysage miroir des changements de l’économie environnementale. Au cœur des Andes (1859) reflète selon elle l’effort pictural déployé par l’Américain Frederic Edwin Church pour restituer les végétaux dans leur singularité et nous les imposer à la vue. Le grandiose Orage dans les montagnes rocheuses d’Albert Bierstadt (1866) donnerait quant à lui «à faire l’expérience du point de vue des vivants sur le monde». Elle met enfin en lumière les vies, écrits et dessins des femmes écrivaines naturalistes anglaises et américaines méconnues du XIXe siècle, une «famille composite, unie par un style d’attention commun au vivant», servie par une «approche relationnelle de la connaissance». Ou l’histoire naturelle sensible et poétique, qui a vu les corps féminins s’émanciper pour aller à la rencontre des plantes. «Que le vivant entre désormais dans nos vies», tel est le vœu formulé par Estelle Zhong Mengual. Ne reste plus qu’à inventer et à éprouver le projet culturel collectif de la «culture du vivant». Par les vivants, pour les vivants.

à lire
Estelle Zhong Mengual, Apprendre à voir. Le point de vue du vivant, éditions Actes Sud, collection «Mondes sauvages», 256 pages, 21,99 €.

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