Amélie Marcilhac, l’art déco en héritage

On 17 September 2020, by Agathe Albi-Gervy

Fille de l’illustre expert en arts décoratifs du XXe siècle, elle a su se faire un prénom grâce à ses connaissances et à sa rigueur. Rencontre avec l’experte de la vente événement de la rentrée arlésienne.

Amélie Marcilhac

Quels sont vos souvenirs de jeunesse, en lien avec l’activité de votre père, Félix Marcilhac ?
Mes souvenirs se situent plutôt chez nous, à Boulogne, où nous vivions en immersion dans la collection qu’il a vendue ensuite chez Sotheby’s et dont nous utilisions les meubles au quotidien. En revanche, la galerie était vraiment son monde à lui. J’y suis arrivée tardivement, en 2009, parce qu’il me fallait un stage en corrélation avec mon master à la Sorbonne. À l’époque, dans les 40 mètres carrés du local, travaillaient déjà mon père et mon frère, mais je me suis assuré une petite place en proposant de réaliser des fiches et des expertises, ce qui m’intéressait plus que les affaires elles-mêmes. Mon père, qui ne voulait pas vraiment que je fasse ce métier, s’est mis à me dicter ses fiches. C’est ainsi que tout a commencé pour moi.
À la suite de son départ à la retraite en 2014, le partage des activités entre votre frère et vous-même s’est-il fait naturellement ?
C’était déjà le cas avant cette date, en réalité. Depuis toujours, dans l’esprit de mon père, c’était le garçon qui devait reprendre la galerie. J’y travaillais donc avec mon frère et, à côté, je menais des expertises pour les ventes aux enchères. Nous savions déjà tous les deux que lorsque notre père s’arrêterait, chacun exercerait son propre métier. En 2014, j’ai donc repris son bureau à l’étage, et j’ai racheté sa bibliothèque.
Qu’avez-vous appris en travaillant à ses côtés entre 2009 et 2014 ? Qu’avez-vous retenu de sa manière de travailler ?
Grâce à lui, j’aime l’histoire de l’objet plus que l’aspect commercial. Il n’a jamais collectionné les choses faciles. Il n’achetait pas des meubles de Printz en palmier avec des portes de Dunand, par exemple, mais recherchait la particularité. Il a aussi transmis cela à mon frère et à mes sœurs. Ce qu’il m’a inculqué ? L’éthique, l’honnêteté, la rigueur. Il m’a transmis des principes comme être irréprochable, ne jamais essayer de doubler le commissaire-priseur, sortir du bureau à minuit s’il le faut pour rendre les expertises à temps, travailler pour des personnes avec qui l’on s’entend bien, ne jamais mettre tous ses œufs dans le même panier, et rester indépendante. C’est son plus bel enseignement… Tout ce que je fais et j’écris, j’en suis ainsi responsable jusqu’à la fin de mes jours. Mon père me disait également d’apprendre à regarder un objet, de faire très attention à chaque pièce, même si elle est censée être d’un artiste que je connais.

 

Le cabinet d'expertise d'Amélie Marcilhac. PHOTO PAUL PRESTEAU
Le cabinet d'expertise d'Amélie Marcilhac.
PHOTO PAUL PRESTEAU


J’imagine que vous continuez à enrichir les archives, déjà très importantes, que vous avez rachetées à votre père ?
Aujourd’hui, j’achète plutôt des monographies, et je conserve toute la documentation relative à l’intégralité des publications de mon père… J’ai dû même prendre un lieu de stockage en dehors de Paris, où je conserve aussi toutes les archives de ses ventes aux enchères, la première remontant à 1971. Quand il s’est installé, à cette époque, il a constitué un petit dépliant recensant tous les catalogues et magazines dont il lui manquait certains numéros, et je les coche, encore aujourd’hui, dès que je les trouve. Il m’a appris que ma force ne réside pas seulement dans mon nom de famille, mais dans ma documentation. C’est vraiment ce que j’aime dans mon métier : retrouver l’historique de l’objet, la trace, la vérité. C’est une enquête, et c’est cela mon but, la passion de la recherche. Quand je préparais mon premier livre, sur Marcel Coard, je passais des heures dans les bibliothèques et les archives de Paris, porte des Lilas, j’adorais scruter les microfilms et y trouver des indices. On a l’impression qu’on est un chasseur de trésors. Selon moi, les collectionneurs achètent une histoire. Nombre de commissaires-priseurs font des fiches sans historique et partent du principe que l’objet se vendra tout seul… C’était peut-être vrai dans les années 1970-1980, mais aujourd’hui, il y a peu d’objets de qualité, il faut savoir les mettre en valeur le mieux possible.
Vous aviez entrepris, avec votre père, la réédition de la monographie sur Jean Dunand : avez-vous achevé ce projet ?
C’est fini ! Elle sortira prochainement, avec une signature le 20 octobre dans la galerie de mon frère, qui organisera parallèlement une exposition sur Dunand. Mon père s’est chargé de reprendre et augmenter son texte de l’édition de 1991, et moi de l’iconographie et des cartels, comme nous l’avions fait pour le livre sur Jacques Majorelle. Au départ, il m’avait assuré que tout était prêt, qu’il fallait compter tout au plus mille objets, mais nous terminons avec plus du double ! Pour préparer ses publications, mon père partait chaque année deux mois à Marrakech, enfermé jour et nuit dans son bureau. Pour moi, c’est le confinement qui a représenté une aubaine…

 

Katsu Hamanaka (1895-1982), console en pin d’Orégon laqué brun, plateau orné d’une partie en laque chamois à craquelures or (Adjugé 192 40
Katsu Hamanaka (1895-1982), console en pin d’Orégon laqué brun, plateau orné d’une partie en laque chamois à craquelures or (Adjugé 192 400 €, Drouot-Richelieu, Kahn & Associés, jeudi 5 décembre 2019).


Quel avenir voyez-vous au marché de l’art déco, alors que la raréfaction des pièces se double d’une augmentation des cotes ?
L’art déco a toujours été un marché de niche, et il reste accessible à ceux qui ont décidé que ce serait leur collection. La raréfaction des pièces fait que le marché tend à se centrer uniquement sur celles d’exception. Une grosse vingtaine de marchands ne défendent que cela et peuvent se permettre d’acheter à plusieurs millions car ils ont les clients derrière. Le but est le même que pour le XVIIIe il y a quelques années : créer des collections. J’aide moi-même deux ou trois collectionneurs à choisir des objets très précis. De nombreux amateurs français continuent quand même à acquérir de l’art déco à Paris, pas seulement des Américains, des Grecs ou des Japonais. La pandémie a eu l’avantage de recentrer les Français sur leur marché : les premières ventes post-confinement, en ligne, ont très bien fonctionné à Paris, car ils cherchaient où placer leur argent. Mais on ne peut plus s’acheter une pièce de design non plus ! Et s’il faut choisir entre un meuble manufacturé de Charlotte Perriand et une commode de Printz, je n’hésite pas longtemps.
Qu’en est-il de l’art nouveau ?
C’est un peu moins tendance. Il reste quelques belles pièces hors musées, mais elles sortent rarement. C’est une période que j’adore, mais les Français sont moins friands d’art nouveau, au contraire des Belges. Il dénote un esprit plus totalitaire que l’art déco, c’est un mouvement politiquement engagé, et il s’agit d’un marché d’initiés, bien davantage que l’art déco qui passerait presque pour «facile» grâce aux formes et matières qui nous parlent encore aujourd’hui.
La France jouit-elle toujours d’une légitimité dans les arts décoratifs ?
Les étrangers, américains en tête, aiment venir en France pour acheter. Nous partageons avec eux la même culture de l’art déco car, comme avec les Belges en ce qui concerne l’art nouveau, il y a eu un déclic au même moment. Mais les meilleurs marchands d’art déco demeurent à Paris. Nous attirons les acheteurs étrangers car nous avons la marchandise, mais aussi l’expertise et les connaissances, alors qu’aux États-Unis de nombreux faux circulent en vente. Les Japonais continuent, quant à eux, d’acheter du verre, mais uniquement des pièces de musée. Il y a toujours des clients pour les pièces que vous sortez. Mon père disait toujours : «On a les clients de sa marchandise.»

Amélie Marcilhac 
en 5 dates
2009
Intègre la galerie Marcilhac
2010
Obtient un master en histoire de l’art (Paris IV – Sorbonne)
2012
Publie une monographie de Marcel Coard (éditions de l’Amateur)
2014
Reprend le cabinet d’expertise et rachète la bibliothèque de son père
2020
Ouvre son cabinet indépendant rue de Nesles et achève la rédaction de Jean Dunand, commencée avec son père (à paraître le 6 novembre, éditions Norma)
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