Alexandre Biaggi, en phase avec le marché

On 10 November 2016, by Éric Jansen

­­­­À l’occasion de sa nouvelle exposition, ce grand marchand des arts décoratifs du XXe revient sur son parcours et son activité, entre Internet, maisons de ventes et édition, Ou comment être antiquaire au XXIe siècle.

Lampadaire Panthéon de Mauro Fabbro, chaise Klismos et table de Robsjohn-Gibbings.
photo : Éric Jansen

À 24 ans, il voulait être commissaire-priseur. Après une maîtrise de droit à Assas et trois années de stage, il obtenait son diplôme et, finalement, renonçait… «J’ai brusquement senti que ce n’était pas pour moi. J’adorais l’ambiance de Drouot, j’étais passionné par les objets, mais au fond ce qui m’amusait, c’était acheter plutôt que vendre !» Alexandre Biaggi devient donc marchand et fait ses premières armes aux Puces, avant de s’installer en 1989 dans une petite galerie rue Jacob. Il y présente quelques meubles et objets du XIXe siècle, mais déjà, surtout, les créateurs des années 1940 pour lesquels il a un attachement quasi sentimental : Jean-Michel Frank, Emilio Terry, André Arbus, Gilbert Poillerat, Serge Roche. La mode le rattrape et assure son succès. En 1996, il peut s’offrir un bel espace rue de Seine. Le mobilier devient plus important, plus précieux. Alexandre Biaggi y glisse progressivement des pièces de designers italiens et américains des années 1950. Une nouvelle fois en avance sur la tendance. Puis, il y a une dizaine d’années, il commence à éditer quelques créateurs contemporains : Hervé Van der Straeten, Patrice Dangel, Mattia Bonetti… L’édition comme un prolongement du métier d’antiquaire ? Une démarche très représentative de l’évolution du marché.
Quel souvenir gardez-vous de vos années d’apprentissage à Drouot ?
C’était une époque incroyable. Tous les jours, il y avait des merveilles à dénicher. À 25 ans, j’ai acheté des guéridons de Frank, une grande sculpture en coquillage de Janine Janet, très peu de gens s’y intéressaient.
Vous aviez déjà une prédilection pour le XXe siècle ?
Oui, j’aimais l’univers néobaroque de la fin des années 1930. Je chinais des choses de Frank, Bérard, Berman. J’ai vraiment vu le marché du XXe siècle émerger. Il n’y avait alors pas grand monde qui comprenait et qui aimait ça.
Jacques Grange faisait partie de ce petit groupe ?
Absolument, avec quelques marchands art déco. Mais pour la plupart des gens, les meubles de Frank étaient de la décoration, pas des objets de collection. Il n’y avait alors aucun livre.
Les Puces devaient, elles aussi, être un lieu fascinant ?
C’était un vivier dans les années 1980. On partait à la chasse aux trésors la semaine en province, en Belgique ou en Angleterre, on rapportait notre récolte le vendredi, les marchands achetaient, puis le week-end c’était au tour du public, et on recommençait ! Il faut dire que la clientèle était aussi formidable, il avait tous les grands décorateurs, des artistes, des collectionneurs, beaucoup d’Américains.

 

Guéridon de Robsjohn-Gibbings, lampe Terraemotus de Mattia Bonetti et pichet Faune de Georges Jouve. © francis Amiand - alexandre biaggi
Guéridon de Robsjohn-Gibbings, lampe Terraemotus de Mattia Bonetti et pichet Faune de Georges Jouve.
© francis Amiand - alexandre biaggi

En 1989, vous décidez pourtant d’ouvrir rue Jacob ?
Oui, les années 1940 étaient devenues à la mode, les prix ont commencé à s’envoler et j’ai senti que je devais monter en puissance pour gagner de la crédibilité. C’est pour cette raison que sept ans plus tard je me suis installé rue de Seine, qui était alors le bastion de l’art déco. Ce furent des années florissantes, il y avait la marchandise, les clients, et pas encore Internet !
Internet et des sites comme 1stdibs…
Le plus drôle, c’est que j’ai très bien connu les fondateurs de 1stdibs, Michael Bruno et William Holloway. Ils ont commencé dans leur appartement, à deux pas de mon magasin. Je les voyais prendre en photo des meubles aux Puces pour les mettre ensuite en ligne et je n’y croyais pas du tout ! Que les gens achètent sans voir les objets, cela me semblait impossible… D’ailleurs, ça ne marchait pas au début, et puis il y a eu le 11 septembre et les Américains ont cessé de venir à Paris. Les ventes en ligne ont alors décollé.
Devant le succès de ce site, aujourd’hui, vous n’êtes pas tenté d’y mettre des objets en vente ?
L’objet détouré sur un fond blanc, cela ne m’intéresse pas. Où est l’identité du marchand ? Je n’ai jamais voulu être sur ce genre de sites car je considère que mon métier est l’expression d’une personnalité, d’un choix, sans être prétentieux… Or, sur ces sites, il n’est plus question que de marchandise.
Vous revendiquez le goût Biaggi ?
Je ne sais pas s’il y a un goût Biaggi, mais je veux lutter contre cette dépersonnalisation. Je suis toutefois bien conscient de l’importance d’Internet et c’est pour cela que j’ai créé mon site, en contrôlant soigneusement l’identité visuelle.
Selon vous, est-ce qu’Internet annonce la fin des galeries ?
Il faut reconnaître qu’il y a beaucoup moins de ventes au passage. Les gens ne se déplacent plus comme avant. Mais je crois, encore une fois pour l’identité, à la valeur de la galerie. C’est mon moyen d’expression, j’adore mettre en scène. Et le bon côté d’Internet, c’est qu’un collectionneur de Taiwan peut vous appeler parce qu’il a vu un objet sur le site. C’est comme une bouteille jetée à la mer, on ne sait pas où elle va arriver.
Les foires semblent être également devenues incontournables pour survivre…
C’est là que sont à présent les collectionneurs… C’est pour cette raison que je ferai sans doute le PAD en 2017. Mais un rendez-vous annuel systématique me dérange un peu. Tout dépend du stock que j’ai, car j’aime concevoir mon stand comme une chose homogène.

 

Secrétaire d’André Arbus et lampadaires Delos de Patrick Naggar. © dr - ALEXANDRE BIAGGI
Secrétaire d’André Arbus et lampadaires Delos de Patrick Naggar.
© dr - ALEXANDRE BIAGGI

L’autre bouleversement que vous avez dû affronter, c’est l’importance qu’ont prise les maisons de ventes…
Elles ont des moyens que nous n’avons pas, c’est indéniable. Plus de marchandise, plus de clients. Et l’audience est telle que c’est beaucoup moins un vivier pour les marchands. Avant, il n’y avait que des professionnels et quelques collectionneurs. Aujourd’hui, c’est un divertissement pour tout le monde. Heureusement, la prime à la connaissance existe encore, un spécialiste peut toujours faire une bonne affaire, parfois il n’y a pas l’acheteur dans la salle et l’objet ne fait pas son prix.
Est-ce parce que les grands noms des années 1940 sont devenus hors de prix que vous vous êtes tourné vers les années 1950-1960 ?
C’est plus une question de goût. Quand j’ai commencé à m’intéresser au mobilier italien et américain de cette période, j’ai eu le sentiment de recommencer à faire mon métier, je renouais avec le plaisir de la découverte que j’avais perdu avec Frank ou Arbus, devenus quasi institutionnels. Les États-Unis étaient encore un peu terra incognita. Garder le plaisir de la découverte est le fil directeur de toute mon histoire.

Ce qui explique aussi votre intérêt actuel pour la création contemporaine.
Absolument. Je me suis toujours intéressé aux figures des arts décoratifs français et je trouve un prolongement, une filiation chez certains designers aujourd’hui. Tout a
commencé avec Hervé Van der Straeten, dont j’aime la créativité et le raffinement des matériaux. Je lui ai demandé s’il voulait bien me faire deux lampes, un miroir, un guéridon. Et j’ai trouvé que cela marchait très bien à côté d’un fauteuil de Robsjohn-Gibbings ou d’une table basse de Marc du Plantier. Il y a eu ensuite Patrice Dangel, Patrick Naggard, Mauro Fabbro, Simone Crestani... Dernièrement, Mattia Bonetti m’a dessiné deux lampes en cristal de roche et bronze qui illustrent parfaitement cet héritage.

On a l’impression que tout le monde devient éditeur aujourd’hui…
Mais parce que c’est passionnant ! L’édition permet d’exprimer sa personnalité par le choix des designers, mais aussi par le dialogue qu’on a avec le créateur. On participe au
processus de fabrication, en suggérant une proportion, un matériau. C’est grisant ! Mon 
métier d’antiquaire me passionne, mais j’ai découvert que de tisser des liens avec des artistes vivants était aussi excitant. Jusqu’à présent, je n’avais travaillé qu’avec des morts !

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