Adriano Picinati di Torcello : de l’art à la finance

On 27 October 2017, by Pierre Naquin

À la veille de la sortie de l’édition 2017 de son rapport, Adriano Picinati di Torcello revient pour nous sur la genèse de la section Art & Finance chez Deloitte Luxembourg et sur sa vision du marché de l’art.

 

Adriano Picinati di Torcello est l’homme qui avec le soutien et la bienveillance de l’un de ses pairs, Thierry Hoeltgen a réconcilié l’art et la finance. Cela ne s’est pas fait en un jour, cela n’a pas été facile, mais si aujourd’hui très peu de collectionneurs ignorent encore l’aspect patrimonial de leurs acquisitions, c’est grâce à lui et à son travail d’évangélisation sans relâche sur la dernière décennie.
Comment tout cela a-t-il commencé ?
En parallèle de mon travail, en 2006, j’ai réalisé une thèse dont le sujet était l’art et la finance comme piste pour développer l’économie luxembourgeoise. Quand je suis rentré à Deloitte, j’ai rapidement rencontré Thierry Hoeltgen, qui avait un poste important dans l’organisation et était proche des réflexions développées dans ma thèse. Nous avons élaboré ensemble la première conférence Art & Finance en septembre 2008… dans une ambiance de fin du monde ! Comme toute idée nouvelle, il a aussi fallu la défendre en interne. Rien de similaire n’existait à cette époque ; il est certain que la position de Thierry, responsable de toute l’activité conseil, a beaucoup aidé. Dès ce premier événement, nous avions déjà émis l’idée de créer un port franc comme base pour un cluster Art & Finance à Luxembourg.

 

Conférence Art & Finances en 2015.
Conférence Art & Finances en 2015.

Pourquoi Luxembourg et non New York ou Londres ?
Il est vrai que ces deux villes sont des pôles importants, à la fois de l’art et de la finance… C’est le hasard des rencontres. Art & Finance a démarré à Luxembourg, car Thierry et moi y étions. Mais cela a aussi pu se faire car cette idée venait renforcer des services importants pour la place luxembourgeoise : les activités financières de fonds et de gestion patrimoniale, la logistique, l’ICT (Information and Communications Technology). Aujourd’hui, nous sommes très heureux de voir que Deloitte US et d’autres bureaux ont embrayé sur le sujet. Alors que cette initiative devient globale, Deloitte Luxembourg conserve un rôle de coordination qui met en avant notre branche au sein du groupe. Sans compter que cela nous aide également à développer notre hub Art & Finance ici, à Luxembourg.

"Très conservateur pendant des années, le secteur de l’art innove à tout va."

Au début, l’idée n’était-elle pas de faire venir des professionnels de la finance vers le marché de l’art ?
Il est vrai que lorsque nous avons commencé, il y avait beaucoup de débats comme : « est-ce que l’art est un bon ou un mauvais actif ?» Mais le constat est relativement clair aujourd’hui : les véhicules purs d’investissement dans l’art se font toujours rares, même si l’intérêt pour le placement dans le secteur au sens général est fort. Ce que nous avons en revanche assez vite réalisé c’est que l’investissement en tant que tel n’est qu’une partie des services financiers qui sont attachés à l’art : la protection du patrimoine, le transfert des actifs, la fiscalité, la monétisation, etc. sont également des activités qui font complètement sens, étant donné le patrimoine engagé dans des collections.
Le public semble aussi s’être étendu…
En effet. Au départ, nous découvrions un sujet nouveau, maintenant, nous avons une idée beaucoup plus précise des rapports entre les acteurs. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que les banquiers, les collectionneurs, tout comme les professionnels de l’art ont une meilleure connaissance et compréhension de l’actif «art». Ce n’est évidemment pas de notre seul fait, mais peut-être y avons-nous quelque peu contribué… Nos rapports visent d’ailleurs à réunir tous ces acteurs qui font ce marché.

 

 

Êtes-vous satisfait du niveau de prise de conscience de l’actif «art» par les banques ?
On n’est jamais complètement satisfaits, mais on apprend la patience ! Il faut se souvenir que le secteur financier, et en particulier la banque privée et le wealth management, ont été très durement touchés par la crise de 2008 et n’avaient pas pour priorité de développer de nouvelles idées. Désormais, on le voit année après année à travers les personnes que l’on interroge pour le rapport, les professionnels ont une certaine connaissance du sujet ; ils se questionnent sur la manière d’y répondre… s’ils doivent y répondre. Le train a enfin quitté la gare !

Quelle est, selon vous, la principale différence entre l’actif «art» et d’autres actifs financiers ?
Il y a de très nombreuses différences entre l’art et ce que l’on considère comme les assets traditionnels qui sont par ailleurs très dissemblables entre eux : des différences structurelles et des différences de performances. Mais pour moi, ce qui caractérise véritablement l’art, c’est le bagage émotionnel que l’on attache aux œuvres d’art. C’est très particulier, car ces sentiments vis-à-vis d’objets individuels ne sont pas partagés de la même façon. C’est notamment pour cela que lorsque l’on se penche sur la transmission de patrimoine, on fait face à des questions vraiment délicates. Comment intégrer la génération suivante dans des collections qui ont été constituées par des parents voire des grands-parents ? Comment assurer la continuité en faisant évoluer cette collection ? On le voit, ce facteur émotionnel est très présent. Autre chose caractéristique : le patrimoine en art est très majoritairement dormant. On est face à une classe d’actif estimée à plusieurs centaines de milliards de dollars voire plusieurs billions ! À côté de cela, le volume de transactions annuel est ridiculement faible. C’est aussi pour cela que se développe fortement l’art-secure lending, le prêt gagé par des œuvres d’art : pour apporter un peu de liquidité à ce marché…

"Ce qui caractérise le marché de l’art, c’est la dimension émotionnelle."

Justement, on en entend beaucoup parler, mais rien de vraiment concret n’apparaît dans nos contrées…
Il y a d’abord une question culturelle derrière le fait de considérer l’art comme un actif, avant même d’imaginer utiliser cet actif comme gage. Les pays latins ont des préventions plus fortes à ce sujet que les pays anglo-saxons. Peut-être d’ailleurs parce que l’art est beaucoup plus taxé chez ces derniers que chez nous. Ensuite, ce service, quand il est offert, l’est pour satisfaire des clients existants, rarement comme produit d’appel. Par ailleurs, les banques ne prêtent que peu sur la partie «art» uniquement, mais prennent en compte l’entièreté du patrimoine du client. À titre personnel, je pense que l’on est à la croisée des chemins. Il me semble que c’est un métier relativement facile à comprendre de la part du client comme du banquier  et à quantifier : cela se rapproche fortement de ce que tout le monde connaît avec l’immobilier. À partir du moment où la confiance va se développer, peut-être aidée par de nouvelles assurances spécifiques, le marché devrait croître rapidement.
Diriez-vous que le secteur de l’art est innovant ?
Si l’on regarde ce qui se passe dans le marché de l’art depuis cinq à dix ans, c’est assez extraordinaire ! Cette industrie qui est restée très conservatrice pendant des dizaines d’années s’est soudain mise à innover à tout va : le commerce en ligne, les bases de données de toutes sortes, la finance  avec des véhicules spécifiques ou des outils de valorisation , la blockchain aujourd’hui pour la traçabilité et l’authenticité, ou l’idée d’introduire un certain degré de réglementation, comme a pu l’exprimer récemment Marc Spiegler d’Art Basel. Le marché de l’art évolue à tous les niveaux et c’est une très bonne nouvelle, car tout va vers plus de transparence et de réponses aux problématiques historiques de ce secteur. Je pense que l’on peut véritablement parler de révolution !

À LIRE
Le rapport Art & Finance 2017, édition 2017 du rapport Art & Finance, réalisé en partenariat avec ArtTactic, sera rendu public le 8 novembre prochain.
Gratuit, il sera disponible en anglais à l’adresse www.deloitte-artandfinance.com
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