Abraham & Rol designers touche-à-tout

On 12 May 2017, by Mikael Zikos

Couple méconnu du design du XXe siècle en France, Janine Abraham et Dirk Jan Rol reviennent sur le devant de la scène suite à une exposition à la galerie Pascal Cuisinier et grâce à la sortie d’une monographie sur leur travail, où l’architecture prédomine.

Maison-atelier de Janine Abraham et Dirk Jan Rol, 3 bis, avenue du Château à Meudon, 1978-1980.
© Photo Hervé Abbadie

Je suis quelqu’un de manuel, je ne suis pas un intellectuel.» De sa ferme natale dans la région de Graft, en Hollande-du-Nord, où il se forme à l’ébénisterie, jusqu’à un stage chez Gerrit Rietveld dans la ville d’Utrecht, Dirk Jan Rol (né en 1929) a traversé les contrées, tout comme les styles et les époques. Son talent est longtemps demeuré vernaculaire, avant d’être réputé pour sa radicalité. En 1955, chez le décorateur Jacques Dumond à Paris, il rencontre celle qui deviendra son épouse, Janine Abraham, née la même année que lui à Murat, dans le Cantal (décédée en 2005). Il sort de l’École nationale supérieure des arts décoratifs, elle vient de Camondo, major de sa promotion. Ils se marient dès l’année suivante et exposent au Salon des artistes décorateurs, que Jacques Dumond préside alors. Un sol en dalle de béton brut et un parterre de rosiers caractérisent ce premier show, «comme un jardin dans un appartement», précise Dirk Jan Rol. Le rotin est omniprésent. Ce matériau naturel et souple est l’affaire de Janine, qui se forme pour sa part chez l’éditeur Rougier. Celle-ci garde son nom de jeune fille, puis le duo devient Abraham & Rol. Quand Dirk Jan Rol arrive en France, Knoll se fait connaître dans le pays au même titre que des sociétés éditrices comme Meubles TV pour laquelle Janine crée ses premiers modèles avec Pierre Paulin et Les Huchers-Minvielle, qui se développent à mesure que le design contemporain de l’époque intègre les foyers. «Dirk Jan Rol reprend l’aménagement des magasins de cette marque, puis ceux d’Yves Rocher et même de Conforama, pour le compte desquels il coordonne l’intégralité des architectures et de leurs aménagements intérieurs, jusqu’à la communication visuelle des enseignes, des logos aux chartes graphiques. Saint-Gobain profite également de sa vision pour ses stands», rapporte Pascal Cuisinier.
 

Abraham & Rol, banquette AR-1, édition Les Huchers-Minvielle, 1959-1960, métal laqué chromé, acajou, double matelas, mousse et tissu. Courtesy galerie
Abraham & Rol, banquette AR-1, édition Les Huchers-Minvielle, 1959-1960, métal laqué chromé, acajou, double matelas, mousse et tissu.
Courtesy galerie Pascal Cuisinier


Un mode de création transversal
Après un parcours de marchand aux puces de Saint-Ouen, ce galeriste parisien de la rue de Seine s’est spécialisé dans la défense des «premiers designers français» à l’instar de Pierre Guariche et Joseph-André Motte avec des présentations pertinentes lors de foires comme Design Miami et des catalogues anthologiques édités à chaque occasion. Il a récemment choisi de mettre à l’honneur le travail du couple («Abraham & Rol, 1954-1974. Vingt ans de création», 17 mars-22 avril). Avec le bahut 102 créé par Janine Abraham en 1953, la chauffeuse SRA1 de 1956  dont un exemplaire fut acquis par le Centre Pompidou en 2009  et le fauteuil AR 1956 dit «Soleil», sélectionné à sa sortie par Jean Royère pour le chantier du palais du shah à Téhéran, nombre des pièces montrées par Pascal Cuisinier, à vendre ou prêtées par des particuliers, demeurent rares. Elles restent pour la plupart propriété des clients d’Abraham & Rol, souvent issus des milieux de l’industrie et du commerce, séduits par l’imagination de Janine et l’expertise technique de Dirk, alliant matériaux industriels et bruts. Un talent qui s’étend jusqu’à la typologie du luminaire. Jérôme, le second fils du couple, est désormais à la tête de l’agence Abraham & Rol, fondée en 1957. Les réalisations de ce cabinet d’architecture constituent leur manifeste dans ce domaine : un habitat anti-bourgeois, à l’écart des préconceptions en matière de décoration, décloisonné et permettant d’y vivre en toute intimité. En 1966, l’architecte expérimental Ionel Schein leur commande ainsi un appartement avec terrasse avenue Montaigne. Moins théorique que le «plan libre» cher au Corbusier, la maison vue par Abraham & Rol possède de grandes baies vitrées donnant sur le jardin, à l’image des architectures modernistes de l’Américain Richard Neutra.

 

Abraham & Rol, chauffeuse SRA1, édition Sièges témoins, 1959-1960, métal laqué, acajou et contreplaqué moulé. Courtesy galerie Pascal Cuisinier
Abraham & Rol, chauffeuse SRA1, édition Sièges témoins, 1959-1960, métal laqué, acajou et contreplaqué moulé.
Courtesy galerie Pascal Cuisinier
Ce qui est spécifique à notre travail, c’est de mélanger le matériau très brut relativement bon marché en opposition avec des matériaux très chers en petite quantité

De l’architecture pour l’art de vivre
Leur vision intègre le paysage à l’intérieur même de l’habitat, quitte à mélanger les attributions classiques de matériaux, certains chers et d’autres à faible coût, comme dans leur ultime maison-atelier de Meudon (1968-1970), une structure en béton suspendue dans l’espace. «Le velours de notre porte d’entrée est un très beau velours de Larsen assez coûteux, et on a mis au sol un dallage en gravillon, un revêtement de jardin», précise Dirk Jan Rol. Après de nombreux ouvrages devenus fondateurs, comme ceux consacrés aux années 1950 ou à des designers comme Mathieu Matégot, l’historien de l’art Patrick Favardin  disparu le 28 novembre dernier  a exploré le large spectre de création d’Abraham & Rol, encore peu connu du public. Ce livre, répertoriant tous leurs meubles ainsi que leurs architectures privées, est enfin édité. 


 

À LIRE Abraham & Rol, de Patrick Favardin, 176 pages, éditions Norma, Paris, 2017.
À LIRE
Abraham & Rol, de Patrick Favardin, 176 pages, éditions Norma, Paris, 2017.
Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe