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La Gazette Drouot Art et patrimoine - Patrimoine

Abou Dhabi inaugure son passé

On 10 January 2019, by Sarah Hugounenq

L’ouverture au public de sa forteresse originelle n’est pas anodine. Le campement nomade de pêcheurs de perles est devenu, en moins d’un siècle, une métropole moderne et une puissance mondiale. Face à cette vertigineuse ascension, l’émirat se tourne vers son histoire.

Abou Dhabi inaugure son passé
Le fort Qasr Al Hosn, au cœur de la ville d’Abou Dhabi.
© Sarah Hugounenq

Les gratte-ciel jouent à touche-touche dans la lumière étincelante de leurs façades miroirs. À leurs pieds, plus un centimètre carré de désert ne subsiste, recouvert d’une épaisse couche de béton accueillant des grosses cylindrées en pagaille. Dans ce dédale ultramoderne, dont le profil rappelle Manhattan, le temps est loin de la chasse à la gazelle (Abou Dhabi signifie «père de la gazelle») et de la quête d’une source d’eau potable. Pourtant, un îlot a résisté à cette urbanisation à outrance : les 120 000 mètres carrés de Qasr Al Hosn, aux modestes murs et tours crénelés en pisé d’un blanc éclatant, tranchent avec l’opulence des buildings environnants. Édifice originel de l’émirat, la forteresse a été construite en 1795, alors que la tribu Bani Yas de pêcheurs et chercheurs de perles nomades visitait régulièrement la côte. Avec le temps, cette première construction s’agrandit et devint, dans les années 1940, le siège du pouvoir sous le règne de sheikh Shakhbut bin Sultan Al Nahyan, qui en fit sa résidence. Avec la découverte des premiers puits de pétrole, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’histoire s’est emballée, et chacun connaît la suite : une démographie explosive 12 000 personnes en 1833, 2,4 millions aujourd’hui , un PIB de 55 000 € par habitant le double de celui de la France et une première route inaugurée il y a seulement cinquante ans. Une croissance effrénée, laissant aussi une impression de déracinement.
 
Tour de garde, Qasr Al Hosn.
Tour de garde, Qasr Al Hosn. © Department of Culture and Tourism, Abu Dhabi. Photo by Roland Halbe

Une première implantation néolithique
À l’aune de ce passé hyperbolique, l’inauguration, le 7 décembre dernier, de Qasr Al Hosn, désaffecté depuis un demi-siècle, est tout sauf anecdotique. La restauration intégrale du monument, selon des standards de conservation occidentaux, est la pierre angulaire d’une politique patrimoniale plus vaste, à la recherche d’un ancrage identitaire et temporel. Depuis les travaux sur le bâti jusqu’au design intérieur réalisé par l’agence canadienne GSM Projects, basée à Dubaï , la sacro-sainte déontologie européenne de la distinction pédagogique entre œuvre authentique et partie restituée est respectée à la lettre. Ainsi les parties lisses et blanches de l’architecture sont-elles neuves, quand les fragments historiques, plus foncés, ont été restaurés à l’aide des techniques traditionnelles et des matériaux d’origine : sable et coquillages broyés en pâte (jus bahar ou «mortier de la plage») pour les murs ainsi qu’un mélange, dénommé « sarooj », de bois de la mangrove voisine, cailloux concassés, paille et fibres de palmier tissées, le tout enrobé dans de la chaux et de la bouse de chameau, pour les planchers et les plafonds. Cette même attention aux savoir-faire anciens se retrouve dans la maison des Artisans, à quelques mètres en sortant du fort. On peut ainsi y découvrir différentes techniques utilisées dans la résidence princière, tel le sadu, forme traditionnelle de tissage développée par les Bédouins, et classée au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco. Fermé au public depuis 2009, en raison de problèmes de structure, le fort abrite désormais le premier musée de l’Histoire d’Abou Dhabi. Sous les arcades de la muraille sont restitués, à la manière des period rooms, les modes de vie de la cour à l’aide d’un mobilier de fabrication moderne. Suit un discours plus théorique. Salle après salle, à grand renfort de panneaux explicatifs, de vidéos et de cartels, la chronologie des ancêtres émiratis est déroulée grâce aux archives de la famille régnante et aux matériels des fouilles menées localement. Ce musée n’aurait sans doute pu aboutir sans les découvertes archéologiques récentes. Depuis les premières fouilles initiées par une équipe danoise en 1971, le département pour la Culture et le Tourisme d’Abou Dhabi a multiplié les chantiers. En mai 2018, la plus ancienne architecture en pierre, vieille de huit mille ans, a été mise au jour sur l’île voisine de Marawah. Cette toute première implantation néolithique remet en cause la vision selon laquelle la péninsule n’était occupée que par des peuples nomades et révèle la position stratégique qu’occupait déjà le territoire dans le commerce régional. Un an auparavant, quasiment jour pour jour, une équipe émiratie avait déterré, sur l’île de Sir Bani Yas, des éléments en particulier des sceaux gravés d’animaux et de figures humaines sous la lune attestant d’échanges mitimes fleurissant à l’âge du bronze.



Cheikh Ben Zayed, dit « le père de la Nation », devant Qasr Al Hosn dans les années 1960.
Cheikh Ben Zayed, dit « le père de la Nation », devant Qasr Al Hosn dans les années 1960. © BP Pic, Courtesy of National Archives

les meilleurs experts convoqués
Ces découvertes, dont les plus importantes sont exposées au Louvre Abu Dhabi, ne trahissent pas uniquement la volonté de la ville de s’enraciner dans un riche passé, mais celle aussi de mieux affronter l’avenir. Classée depuis 2011 au patrimoine de l’humanité, la cité d’Al Aïn tout proche, où une équipe française a entamé des recherches dans les années 1980, a révélé une présence préhistorique importante, que les archéologues étudient pour comprendre son rapport à l’environnement. Alors que les débats sur le climat font rage, Mohamed Khalifa Al Mubarak, président du département pour la Culture, explique que les découvertes faites en août dernier sur les techniques d’agriculture employées il y a cinq mille ans «révèlent d’incroyables détails sur nos ancêtres, leurs modes de vie, leur résilience et leur ingénuité (par rapport au climat, à la gestion de l’eau, à l’adaptation aux saisons et à l’exploitation des ressources, comme les mines de cuivre et minéraux)». Si l’ambition archéologique n’est pas nouvelle, son changement d’envergure, avec l’appropriation qui en est faite par des archéologues nationaux, est symptomatique de la manière dont Abou Dhabi construit sa politique culturelle. La ville, capitale des Émirats arabes unis, a les moyens de ses ambitions et s’entoure des meilleurs experts. Côté universitaire, elle a attiré la Sorbonne en 2006, puis la New York University quatre ans plus tard (voir Gazette no 39 de 2018, page 228), afin d’étoffer son campus, inauguré en 2000  de nouveaux centres ont été créés à Dubaï en 2017 et à Al Dhafra en 2018. Côté art, l’exposition inaugurale de la Cultural Foundation, rouverte sur le site de Qasr Al Hosn, explique comment la scène émiratie s’est formée dans les écoles occidentales avant de créer, en 1980, sa propre entité à Sharjah : l’Emirates Fine Arts Society. L’histoire se répète aujourd’hui avec une génération tournée vers l’international pour recevoir une formation en design ou en art appliqué, avant de revenir faire carrière dans le Golfe. Côté muséal, sur l’île de Saadiyat, le Louvre a fait office de précurseur, tout comme le Guggenheim projet pour l’heure en suspens , avant que ne sorte de terre le Cheikh Ben Zayed Museum, voué à devenir une institution d’envergure internationale grâce à l’expertise des équipes françaises  en termes de conservation, de médiation et d’exposition. Les partis pris de restauration du fort ne sont pas si étrangers à ces savoir-faire occidentaux. Tête de pont d’une stratégie globale, l’inauguration de Qasr Al Hosn condense les deux priorités de l’Émirat : ouverture au monde que l’on retrouve dans l’importante proportion d’immigrés à Abou Dhabi, à savoir plus de 80 % et enracinement.

 
À voir
Qasr Al Hosn, Sheikh Rashid Bin Saeed Al Maktoum Street, Al Hosn, Abou Dhabi.
www.qasralhosn.ae

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