À Cabourg, un parfum de nostalgie proustienne

On 29 June 2021, by Valentin Grivet

La villa du Temps retrouvé recrée l’atmosphère d’une maison bourgeoise à l’époque de Marcel Proust. Une immersion convaincante, grâce à des prêts consentis par le Mobilier national et de grands musées français.

© Ville de Cabourg

Connaissez-vous d’autres institutions muséales où l’on peut admirer des tableaux de Claude Monet, d’Eugène Boudin ou d’Henri Fantin-Latour, assis sur un fauteuil Napoléon III provenant du Mobilier national, et où il est autorisé de jouer du piano sur un instrument de la Belle Époque ? « Ici, les visiteurs doivent se sentir chez eux », affirme avec enthousiasme Tristan Duval, le maire de Cabourg, qui s’est beaucoup investi dans la concrétisation de ce projet initié en 2016. L’idée de la villa du Temps retrouvé est née d’un constat. L’histoire de Cabourg est indissociable de Marcel Proust (1871-1922) qui, entre 1907 et 1914, passa tous ses étés au Grand Hôtel, dans la mythique chambre 414. L’écrivain, qui trouva ici l’inspiration d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, second volume d’À la recherche du temps perdu, a depuis donné son nom à une place, et à la promenade qui longe la plage, mais aucun lieu patrimonial ne gardait le souvenir de sa présence. « Il n’était pas question de vouloir créer un musée au sens traditionnel du terme, car nous n’avions pas de collection, et aucun objet lui ayant appartenu, explique Emmanuelle Le Bail, adjointe au maire, déléguée à la Culture. Nous avons pris le parti d’offrir une évocation de la vie à Cabourg et sur la Côte fleurie, dans une demeure Belle Époque, sous le regard de Proust et des artistes qu’il aimait. » Pour relever ce défi, la municipalité a noué de prestigieux partenariats. Dans les élégants salons qui composent le parcours de la villa, canapés, consoles, commodes et secrétaires proviennent des collections du Mobilier national. Les tableaux et sculptures – plus d’une centaine, de quarante artistes – sont prêtés, entre autres, par le musée d’Orsay, le château de Versailles, la Réunion des Musées métropolitains de Rouen, le musée de Granville, le Petit Palais, le musée Rodin, le musée Marmottan Monet, ou encore le musée d’art moderne André-Malraux du Havre.
 

Le salon de réception.© Ville de Cabourg
Le salon de réception.
© Ville de Cabourg

Une machine à remonter le temps
Le site choisi est une authentique villa des années 1860, caractéristique des premières maisons de villégiature construites un peu en retrait du front de mer, au cœur de « l’éventail », ainsi que l’on désigne le plan urbain en forme d’amphithéâtre du centre de la ville, imaginé en 1853 par l’architecte Paul Leroux. Dès cette époque, le modeste village de pêcheurs entame sa métamorphose pour devenir, aux premiers temps du XXe siècle, une station balnéaire huppée. Propriété de la ville, l’ancienne villa Bon Abri a été bâtie et habitée par l’architecte Clément Parent, dont le fils sera un ami de Proust. Elle comprend deux ailes symétriques aux volumes simples, de part et d’autre d’un avant-corps polygonal en pierre de Caen. Au fil du temps, la maison va connaître différentes affectations. Agrandie d’un bâtiment moderne accolé à sa façade nord – sans charme, mais plutôt discret –, elle sera transformée en villa des Cités unies dans les années 1970, à l’époque où Bruno Coquatrix, le directeur de l’Olympia, est maire de Cabourg. Engagé en 2018, le projet de restauration et de réhabilitation du lieu a été confié à l’agence Sunmetron, en collaboration avec le cabinet Lemoal Lemoal. Outre la rénovation extérieure – l’élégant appareillage de brique rouge et ocre à croisillons losangés, côté sud –, l’édifice a fait l’objet d’une restructuration complète de ses espaces, pour créer les pièces intimistes qui font le charme de la visite. « Nous avons pensé cette maison-musée comme une machine à remonter le temps, explique Jérôme Neutres, président du Comité scientifique et culturel, et commissaire général d’exposition de la villa du Temps retrouvé. En guise d’introduction, le Pavillon de l’architecture – un espace en accès libre, comme le jardin et le salon de thé – donne au visiteur quelques repères sur l’histoire du vieux Cabourg, avant d’entrer dans l’atmosphère de la Belle Époque. L’immersion commence par de petits films des frères Lumière (prêtés par la fondation Jérôme Seydoux-Pathé), projetés au son des Plaisirs de la plage, chanson de Félix Mayol et tube de l’été… 1905 ! Les pièces suivantes évoquent ce que pouvait être un intérieur bourgeois, en ce début de XXe siècle où de riches propriétaires venaient, aux beaux jours, s’installer sur la côte normande pour profiter des bienfaits des bains de mer, des courses de chevaux, des spectacles donnés sur la scène du casino. Égayé de chants d’oiseaux diffusés par une mystérieuse cage – l’un des surprenants « objets animés » concoctés par la scénographe Nathalie Crinière, en collaboration avec le studio La Méduse –, le salon d’hiver ouvre le bal, orné de toiles évoquant les plaisirs de la nature et des déjeuners au jardin. Le salon de musique invite à écouter ou jouer quelques notes de piano, en contemplant L’Éternel Printemps d’Auguste Rodin, le délicat bouquet de fleurs d’Henri Fantin-Latour, l’un des artistes préférés de Marcel Proust, ou le Portrait de Claude Debussy (musée d’Orsay), peint par Marcel Baschet.

 

Jacques-Émile Blanche, Étude pour un portrait de Jean Cocteau, 1912, huile sur toile, 92 x 72,5 cm. © Réunion des Musées métropolitains de
Jacques-Émile Blanche, Étude pour un portrait de Jean Cocteau, 1912, huile sur toile, 92 72,5 cm.
© Réunion des Musées métropolitains de Rouen

Autour de l’emblématique tableau La Plage de Cabourg de René-Xavier Prinet, le salon de jeu réunit un bel ensemble d’œuvres de cet artiste méconnu qui, pendant plus de trente ans, passa ses étés à la villa Double Six, à proximité du Grand Hôtel. Quant au salon de réception aux fauteuils et canapés de velours rouge, il convoque, autour du portrait de Marcel Proust réalisé par Jacques-Émile Blanche en 1892 (musée d’Orsay), les fantômes d’André Gide, de Jean Cocteau, de la princesse de Polignac, et d’Henri Bergson, le philosophe du temps et de la mémoire. La villa met en lumière les amitiés littéraires, artistiques et mondaines de l’écrivain, mais aussi les lieux qui ont nourri son œuvre. « Cabourg n’est citée qu’une seule fois dans La Recherche, rappelle Emmanuelle Le Bail. Balbec, la ville imaginaire qu’il décrit, s’en inspire largement, mais mêle aussi le souvenir d’autres endroits, comme Dives, Évian ou Beg-Meil. » Au premier étage, une salle plus muséale, aménagée dans l’aile des années 1960, est consacrée au paysage. Autour du cahier 34 du manuscrit d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs prêté par la BnF, elle réunit des vues de Dieppe, Rouen, Trouville… signées Claude Monet, Charles Frechon ou Paul-César Helleu, qui inspirera à Proust le personnage du peintre Elstir. La visite se poursuit par le salon de lecture, doté d’une bibliothèque en libre accès où l’on peut feuilleter quelques ouvrages de Maurice Barrès, de Chateaubriand, de Gustave Flaubert, et se referme sur un cabinet d’amateur qui associe des dessins, des photographies (portraits de Charles Baudelaire, Sarah Bernhardt, Anna de Noailles, etc.), et une série d’objets asiatiques issus du musée Guimet, qui rappellent le goût de Proust et de ses contemporains pour le japonisme. « À la villa du Temps retrouvé, les œuvres viennent en villégiature, explique Tristan Duval. Les institutions partenaires prêtent leurs trésors pour un an, dix-huit mois, parfois plus. Chaque année, l’accrochage sera renouvelé à 80 %. Il y aura toujours quelque chose à découvrir. » D’autant qu’au parcours semi-permanent s’ajoute un espace d’expositions temporaires. La première est dédiée à la série littéraire Fantômas, impulsée en 1910 par Pierre Souvestre et Marcel Allain, et contemporaine d’À la recherche du temps perdu. Le héros cagoulé connaîtra un immense succès, à l’heure où Marcel Proust fera des débuts timides. Une autre vision, ludique et populaire, de la Belle Époque.

à voir
Villa du Temps retrouvé,
15, avenue du président Raymond-Poincaré, Cabourg (14),
villadutempsretrouve.com
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