«Belles du Nord»

On 21 October 2016, by Sophie Reyssat

Le Palais des beaux-arts de Lille est désormais dépositaire d’un trésor : des statues du XVIe siècle arrachées à la terre dans laquelle elles avaient été enfouies à la Révolution. D’autres acquisitions se joignent à la fête…

La découverte des statues d’Orchies lors d’un chantier de fouilles.
© Dominique Bossut-Inrap

2016 est une année faste pour le Palais des beaux-arts de Lille. Les visiteurs des Journées du patrimoine ont pu s’en rendre compte en découvrant les dernières acquisitions de l’institution, dans des domaines aussi variés que la sculpture, la peinture et la céramique. Parmi elles, la plus illustre est sans conteste celle des statues, d’emblée baptisées affectueusement les «belles du Nord». Leur histoire est rocambolesque à plus d’un titre et leur mise au jour représente un événement unique dans une vie d’archéologue. C’est en effet dans la terre d’Orchies, une petite ville du Nord située à une vingtaine de kilomètres de Lille, que ces monumentales effigies de Marie-Madeleine et de sainte Agnès  la plus grande des deux mesurant 1,45 m pour plus de 250 kg , accompagnées par deux moines, ont été exhumées après un sommeil de plus de deux cents ans. La trouvaille s’est faite fortuitement, l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) recherchant des traces d’habitations médiévales et ne s’attendant pas à trouver des vestiges religieux dans un secteur hors de proximité immédiate d’une église. Après avoir mis autant de soin pour extraire les statues que de précautions prises autrefois pour les enterrer, les archéologues se sont trouvés face à des sculptures du XVIe siècle exceptionnellement bien conservées, un moine fragmentaire excepté. Restait malgré tout à les rendre plus présentables. Les propriétaires du terrain fouillé ayant cédé à l’État leur part de la découverte, la direction régionale des affaires culturelles a confié les œuvres au Palais des beaux-arts de Lille en vue de leur restauration.
 

Les «belles du Nord», dans leur nouvel écrin du Palais des beaux-arts de Lille.
Les «belles du Nord», dans leur nouvel écrin du Palais des beaux-arts de Lille.© PBA Lille - JMD

Mécénat et restauration
Pour celle-ci, le musée a fait appel aux petites et moyennes entreprises et industries de la région, avec lesquelles il avait déjà tissé des liens, ainsi qu’aux professions libérales. La mobilisation ne s’est pas fait attendre, vingt-quatre mécènes répondant à l’appel. Après avoir ausculté les statues, Sabine Kessler et Julie André-Madjlessi ont ainsi pu se mettre au travail, sous les yeux des visiteurs du musée. Les restauratrices ont commencé par dégager les volumes du fragile calcaire crayeux en grattant les amas protecteurs de terre argileuse à l’aide de minutieux outils et de brosses. Puis, elles se sont attaquées aux résidus les plus fins, capturés par l’application d’une fine couche de gel créant un film décollé après séchage. Une délicate opération renouvelée sept fois. Des vestiges de polychromie ont ainsi été dévoilés, et refixés, au même titre que les quelques fragments, remis à leurs emplacements d’origine. Nos belles ont ainsi retrouvé l’éclat de leurs atours et viennent de rejoindre la galerie consacrée aux anciens Pays-Bas.

 

Découvertes en 2013, les statues d’Orchies restaurées se laissent admirer au Palais des beaux-arts de Lille depuis septembre 2016.


Le mystère des origines
Conservatrice en charge du département Moyen Âge et Renaissance, Laetitia Barragué Zouita se félicite que les sculptures de pierre complètent avantageusement une collection jusqu’alors limitée aux œuvres en bois, et se réjouit que Marie-Madeleine devienne ainsi l’effigie la plus complète du musée. Elle souligne l’importance des statues d’Orchies, rares vestiges d’une région ayant été la proie de maintes destructions au fil des siècles, et précieux témoignages de la transition entre deux époques charnières. L’exubérance décorative des tenues, à rapprocher des tableaux anversois du courant maniériste, les situe dans le premier tiers du XVIe siècle. Sainte Agnès multiplie ainsi les effets de costume avec ses bijoux, sa ceinture, ses pompons et ses amples manches bouffantes à crevés, tandis que Marie-Madeleine réserve la plus grande richesse à sa coiffe, une toque orfévrée retenant ses nattes et nouée sous le cou, agrémentée de cache-oreilles. On retrouve cet élément porté par la sainte dans une Déploration du Christ, peinte à Anvers par le Maître de l’Adoration von Groote, exposée en vis-à-vis. Il a été aisé de reconnaître les saintes grâce à leurs attributs : les quatre sabots encore visibles contre la jambe d’Agnès évoquent son agneau disparu, symbole de pureté et référence à son nom, tandis que le pot à parfum tenu par Marie-Madeleine rappelle le repas chez Simon, où elle oignit les pieds du Christ. Impossible en revanche de trouver des indices sur leur auteur, si ce n’est que son style rappelle les sculptures du Brabant et du Hainaut. La pierre employée, correspondant au calcaire de l’Avesnois, évoque quant à elle une production du Nord-Pas-de-Calais pour une église d’Orchies. L’absence d’archives empêche d’en savoir davantage. Les éléments de fouille révèlent cependant que nos effigies ont été enfouies au XVIIIe siècle, comme le suggèrent les tessons de céramique de cette époque trouvés dans la même couche archéologique. Le cadastre napoléonien de 1817 indique par ailleurs que le terrain était alors construit. Il est donc logique de supposer que nos statues ont été enterrées pour les soustraire à la fureur révolutionnaire, qui fit partir en fumée le mobilier de l’église paroissiale d’Orchies, brûlé sur la place publique en 1793. La première statue de moine retrouvée était d’ailleurs déjà cassée au moment de son enfouissement… D’autres interrogations subsistent, cette fois quant à la polychromie. Le second moine compte en effet jusqu’à quatre couches de repeints, le gris et le blanc étant les dernières appliquées, sans doute pour effacer les couleurs passées de mode au début du XVIIIe siècle. Les traces d’outils observées sur les saintes montrent qu’elles ont été grattées. Une future étude stratigraphique devrait permettre de dater les teintes avec précision.

 

Sainte Agnès en cours de restauration, vers 1520-1530, calcaire de l’Avesnois, h. 145 cm.
Sainte Agnès en cours de restauration, vers 1520-1530, calcaire de l’Avesnois, h. 145 cm.© PBA Lille - LBZ
Sainte Marie-Madeleine en cours de restauration, vers 1520, calcaire de l’Avesnois, h. 123 cm.
Sainte Marie-Madeleine en cours de restauration, vers 1520, calcaire de l’Avesnois, h. 123 cm. © PBA Lille - JMD




























D’autres fleurons pour le musée
Outre les «belles du Nord», d’autres œuvres viennent d’entrer au Palais des beaux-arts. C’est le cas de deux plaques à décor champêtre en faïence de Lille du XVIIIe siècle  un don des Amis du musée de Lille et de l’expert en céramiques Camille Leprince, suite à leur réapparition en vente publique , qui rejoignent une scène similaire acquise par l’institution en 1982. Chacune a appartenu à la collection de céramiques réunies par l’industriel normand Evelyn Waddington, à la fin du XIXe siècle. L’atelier Masquelier serait l’auteur de ces décors de grand feu, d’autant plus remarquables qu’ils n’autorisent aucun repentir, évoquant le goût pour les fêtes galantes déclinées par Watteau. Les plaques sont conçues comme de véritables tableautins : des personnages bien mis en camaïeux bleus jouent aux paysans ou dansent sur un air de flûte, encadrés par une bordure polychrome reprenant des motifs à la mode de Rouen. Les sujets pourraient symboliser les saisons, ou plutôt les cinq sens. Reste, selon cette dernière hypothèse, à retrouver les deux plaques manquantes… Une autre surprise attend les visiteurs dans la section peinture belge du XIXe siècle, avec le Triptyque de la légende de saint François par Léon Frédéric, acquis grâce au mécénat de la fondation Crédit Agricole Nord de France. Cette œuvre de jeunesse était jusqu’alors conservée dans la famille du peintre Jean-François Portaels, qui avait acquis la toile de son élève. L’idéal humaniste du peintre, qui se fit ultérieurement connaître par son réalisme social, est manifeste dans cette œuvre mystique riche en symboles, faisant la part belle au paysage. Le Palais des beaux-arts ne se contente pas d’enrichir ses collections, mais entend renouveler leur présentation. Un projet scientifique et culturel annoncé par le directeur de l’institution, Bruno Girveau, pour les cinq ans à venir. Affaire à suivre…

À VOIR
Palais des beaux-arts de Lille,
18 bis, rue de Valmy, 59000 Lille, tél. : 03 20 06 78 00.
www.pba-lille.fr
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