Anarchisme esthétique pour un bâtonnier bibliophile

On 12 September 2019, by Anne Foster

La vente de la bibliothèque de Jean-Claude Delauney réunit les frondeurs de la fin du XIXe siècle. Un de ses fleurons : le recueil de dessins de Steinlen, peintre-dessinateur, humaniste et libertaire.

Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923), Contre les chiens, d’Alphonse Allais, paru dans le Gil Blas illustré, n° 27, 2 juillet 1897. Crayon gras, rehauts à l’encre de Chine et aux crayons de couleur, 27,8 22,9 cm. D’un recueil en deux volumes in-folio de dessins ; reliure en demi-maroquin vert d’eau, dos lisses ornés du monogramme de l’artiste mosaïqué de maroquin lavallière de Marius Michel.
Estimation du recueil : 70 000/90 000 

Sur les décombres de la Commune, réprimée dans le sang, certains relèvent la tête, notamment sur la butte Montmartre. La censure sévit, les cabarets ouvrent. Des feuilles satiriques paraissent, les titres se multiplient. Dans cette effervescence parisienne, débarque, en 1881, un jeune peintre suisse, Théophile-Alexandre Steinlen, qui s’installe dans un logis insalubre à Montmartre. Malade, il est soigné par un certain docteur Willette qui lui présente son frère, chantre de la bohème artistique et littéraire. Tout en devisant au cabaret du Chat Noir, ils confrontent, l’un ses Pierrot et Colombine, l’autre ses chats. Le propriétaire, Rodolphe Salis, les embauche pour agrémenter son Chat Noir illustré ainsi qu’un jeune écrivain, Alphonse Allais. Le goût de l’absurde et de l’amertume, se dégageant de ses contes d’apparence bouffonne, est superbement mis en images par Steinlen. Dix ans après son arrivée, Steinlen est l’un des dessinateurs principaux du supplément illustré du Gil Blas ; Alphonse Allais y publie ses contes, dont, en 1897, une diatribe contre les chiens, «type de l’animal larbin, sans fierté, sans dignité, sans personnalité». Steinlen choisit de célébrer les chats encensés dans ce pamphlet contre les cabots et leurs maîtres. «Ah ! les chats ! j’aime leur allure harmonieuse, forte, câline et souple […] J’aime leurs attitudes de mystère et de fierté.» Ainsi, il place un chœur de matous devant une belle fée, jouant de la lyre ; chacun est différent et tous mêlent leurs miaulements  on l’espère  harmonieusement. Aux côtés des chats qu’il affectionne tant, cet humaniste honore, à longueur d’illustrations, les laissés-pour-compte, les miséreux, les affamés, les cheminots errant sur les routes. Il dépeint avec sensibilité leurs joies, leurs malheurs, leur solitude. Ami et rival de Toulouse-Lautrec, ses pages sont recherchées par les collectionneurs comme en témoignent ces deux recueils provenant notamment de la bibliothèque du colonel Sicklès, et, celle superbe, réunie par Paul Villebœuf. Seymour de Ricci lui consacra le tome II de Quelques bibliophiles (Plaisir de bibliophile, 1927). «Si jamais la collection Villebœuf venait à être dispersée, prophétisait-il, l’on pourrait prédire à coup sûr aux exemplaires de cette provenance la même gloire future qu’aux volumes marqués des noms les plus illustres.» Comme ces albums ne figuraient pas dans sa vente en 1963, cet augure se réalisera probablement lors de la dispersion de la bibliothèque de Jean-Claude Delaunay, après les ventes de celles consacrées l’une à Corneille, l’autre à Octave Mirbeau, autre anarchiste humaniste.

Thursday 24 October 2019 - 13:30 - Live
Salle 5 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Beaussant Lefèvre