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Jean Claude Gandur : un collectionneur suisse éclectique et humaniste

On 19 May 2017, by Stéphanie Pioda

Jean Claude Gandur, dont la fondation est membre du Conseil international des musées, se bat pour un marché de l’art sain. L’homme voit aussi dans sa collection un moyen de diffuser l’art auprès du plus grand nombre.

Jean Claude Gandur : un collectionneur suisse éclectique et humaniste
© AOG_Photo Vincent Calmel

Vous avez constitué une collection de plus de trois mille objets, balayant des domaines aussi variés que l’archéologie, l’art non figuratif, religieux, océanien, le mobilier XVIIIe ou les ivoires de la renaissance. Achetez-vous en votre nom propre ?
Je n’achète pas en mon nom, mais par un trust qui est dépositaire de mes biens matériels et pourvoit au financement de mes fondations. Il s’agit pour moi de garantir l’unité des collections après ma succession, tout en assurant la pérennité de la Fondation Gandur pour l’art, et la mise en valeur des œuvres par ses soins.
Dans quel état d’esprit collectionnez-vous ?
Il s’agit avant tout d’une quête intellectuelle, qui a commencé avec l’archéologie classique, à l’âge de 14-15 ans. Longtemps, j’ai pensé que ma démarche était hétéroclite et reposait sur des coups de cœur. J’ai compris la cohérence de cette collection, formée d’environ mille trois cents objets, à l’occasion de l’exposition «Reflets du divin» au Musée d’art et d’histoire de Genève. Ce sont les conservateurs qui en ont identifié le fil conducteur : l’évolution des religions et les syncrétismes culturels… En 2015, l’exposition «Migrations divines», au Mucem à Marseille, a été un autre jalon, mettant en lumière la migration des dieux de l’Orient vers l’Occident avec l’Empire romain, pour devenir au cours du temps les saints du calendrier et la base du christianisme. Aujourd’hui, j’essaie de consolider encore plus ce fil conducteur de l’origine. Par exemple, j’ai récemment acquis une stèle du IIIe siècle de notre ère représentant un Zeus, où l’on peut voir une préfiguration de l’image du Christ. Ceci démontre bien que les religions ne disparaissent pas mais s’absorbent, transformant peu à peu les images et les concepts préexistants.
Cela fait plus de quarante ans que vous collectionnez. Quelle a été l’évolution des prix des œuvres qui vous intéressent ?
Lorsque je me suis intéressé à la peinture, j’ai énormément travaillé avec des galeries et des maisons de ventes, mais aujourd’hui, des peintres importants comme Jean Bazaine, Alfred Manessier, Gérard Schneider et bien d’autres ne sont plus représentés de manière significative dans les ventes aux enchères. Je pense que les gens ne veulent pas vendre, car ils estiment que ces œuvres sont sous-évaluées. D’ailleurs, dans ma carrière de collectionneur, j’ai souvent dû surpayer certains tableaux pour pouvoir les acquérir. Dans les années 2000, si un beau Dubuffet cotait 200 000 €, le collectionneur n’acceptait de le céder que si on lui en offrait bien plus ! J’ai réussi à réunir douze Dubuffet et sept Soulages. Ces peintres ont atteint de tels sommets qu’il me serait impossible d’en réunir autant aujourd’hui…

 

Bouclier de danse kaidebu, Papouasie-Nouvelle-Guinée, îles Trobriand, début du XXe siècle. © Fondation Gandur pour l’art, Genève.Photo : Vincent Girie
Bouclier de danse kaidebu, Papouasie-Nouvelle-Guinée, îles Trobriand, début du XXe siècle.
© Fondation Gandur pour l’art, Genève.
Photo : Vincent Girier-Dufournier

Comment avez-vous procédé pour développer votre collection ?
Je m’efforce d’être le plus éclectique possible et de m’intéresser à tous les domaines de l’art. Il y a eu la période de l’archéologie, suivie de la peinture abstraite. Ensuite, les domaines de l’ethnographie, tels que les arts précolombien et océanien, m’ont intéressé pour la compréhension du sacré et l’importance historique du développement des autres populations. Comme collectionneur, j’aime passer d’un sujet à l’autre, tout en restant très attaché au point de départ, qui est l’archéologie du bassin méditerranéen. J’essaie de ne pas laisser passer d’objets importants en ventes aux enchères ou en galeries, et c’est une chance que les prix soient restés relativement stables.
Pourquoi ? Est-ce parce qu’il s’agit d’un marché de connaisseurs ?
Oui, je pense que nous sommes très peu d’amateurs. Il y a eu un moment de tension sur les objets égyptiens dans les années 2005-2012, lorsque les musées orientaux de Dubaï, Abu Dhabi et Doha ont constitué leurs collections. Quelques collectionneurs des Émirats et du Koweït ont fait s’emballer le marché de façon irraisonnée. Je me souviens d’un Anubis en bronze, un porte-enseigne, qui avait été adjugé à 700 000 €. Trois semaines après, j’avais pu acheter un exemplaire comparable, en province, pour moins de vingt fois cette valeur ! Il faut être à l’affût tout le temps.
Depuis 2013, la Fondation Gandur pour l’art est membre de l’ICOM, le Conseil international des musées. Est-ce que cela entraîne une prudence dans l’achat de pièces provenant de sites situés en zones de conflit ?
Une vigilance accrue est aujourd’hui plus que nécessaire. Aussi ai-je décidé de ne plus acheter de pièces provenant du Proche-Orient pour le moment. Il vaut mieux s’assurer du pedigree plutôt que de prendre le risque de contaminer le reste de la collection. C’est pour cela que j’ai voulu que la Fondation Gandur pour l’art se rapproche de l’ICOM et devienne membre de cette organisation, pour laquelle la lutte contre le trafic illicite des biens culturels est l’une des priorités. Nous respectons les règles de déontologie de l’ICOM et de l’Unesco pour chacune de nos acquisitions.
Parmi les grands noms de la peinture que vous suivez, il y a Hans Hartung. Pourquoi ne collectionnez-vous pas les œuvres des années 1980 ?
C’est hors sujet pour moi, car j’essaie de rester sur la période 1942-1962, qui commence pendant la guerre et va jusqu’à ce mouvement appelé «expressionnisme abstrait européen». J’ai aussi commencé à collectionner la figuration narrative, les nouveaux réalistes et supports/surfaces, qui est à mon sens la dernière école structurée en France. Il m’arrive néanmoins de faire des incursions au-delà de 1962 pour certains peintres, comme Martin Barré et même Hartung, avec des tableaux de 1973, mais je ne suis pas allé au-delà pour ce dernier, car je n’ai pas trouvé d’œuvres suffisamment significatives sur le marché pour illustrer l’évolution du peintre. J’ai aussi un Soulages de 1984, que j’ai acheté il y a quelques années au PAD. Le galeriste avait habilement posé sous le tableau le catalogue raisonné de Pierre Encrevé, où celui-ci était présenté par Soulages lui-même comme son œuvre la plus achevée de cette période. Impossible de résister !

 

Hans Hartung (1904-1989), T 1947-14, 1947, huile sur toile, 97 x 130 cm. © Fondation Gandur pour l’art, Genève. Photo : Sandra Pointet
Hans Hartung (1904-1989), T 1947-14, 1947, huile sur toile, 97 130 cm.
© Fondation Gandur pour l’art, Genève. Photo : Sandra Pointet

Quels sont les autres artistes qui vous touchent ?
Je découvre tout le temps des artistes de cette période qui ont été abandonnés. Ainsi, j’aime André Marfaing, un peintre laissé dans l’ombre et qui a une vraie écriture, ou cette femme merveilleuse qu’est Huguette Arthur Bertrand. Mais il y en a encore beaucoup à redécouvrir ! Cela fait partie d’une quête qui, je l’espère, ne s’arrêtera pas.
Récemment, vous avez annoncé votre participation au projet de l’île Seguin repris par Laurent Dumas, le fondateur d’Emerige. Pourriez-vous préciser votre engagement sur ce nouveau pôle ?
Concernant le projet de l’île Seguin, la Fondation Gandur pour l’art, comme la Fondation Giacometti et la Collection Renault, a accepté de mettre à disposition ses collections pour des expositions temporaires. Le pôle immobilier d’AOG, le groupe d’investissement que j’ai fondé il y a trente ans, est partenaire avec Emerige pour la partie immobilière du projet.
Quel est l’avenir de vos collections ?
Comme je l’ai déjà fait avec le Reina Sofía à Madrid, je cherche à intéresser des musées à utiliser mes collections comme un fonds permettant d’enrichir leurs accrochages permanents. Ainsi, ils pourront renouveler l’offre visuelle sans avoir à acquérir des œuvres, qui souvent atteignent aujourd’hui des montants que les institutions muséales ne peuvent plus s’offrir. Les modèles changent. Les musées doivent s’adapter et répondre au goût d’un public exigeant, qui suit aussi l’actualité de l’art.

LA FONDATION GRANDUR
POUR L'ART

EN TROIS CHIFFRES

138
Nombre de pièces de la collection d’archéologie, qui en possède  plus de mille, prêtées au Mucem en 2015 pour l’exposition  «Migrations divines».  
500
Nombre d’œuvres d’art moderne et contemporain formant la collection des beaux-arts, composée essentiellement de peintures européennes d’après-guerre.
2 673 000
Le montant, en francs suisses, consacré par la fondation, en 2015, à ses actions de mécénat.