La spirale des trous noirs

On 24 March 2017, by Vincent Noce
 

De Monaco à Singapour en passant désormais par New York, les enceintes judiciaires résonnent des violents échanges entre Yves Bouvier et Dimitri Rybolovlev. L’écho s’en répercute dans les salles de ventes, où ce dernier a décidé de replacer une partie des trente-huit œuvres qu’il a achetées pour deux milliards d’euros. Yves Bouvier a encaissé la moitié de cette somme. Mis en examen pour escroquerie, il proteste de son innocence, expliquant avoir suivi les procédures normales du marché. Le dernier épisode vient de se jouer à Londres, chez Christie’s. Depuis dix-huit mois, le collectionneur a remis en vente huit peintures et sculptures, essuyant une perte conséquente de 230 M€. Il y voit la preuve de «l’amplitude de la fraude» dont il accuse son ancien conseiller. Yves Bouvier, lui, dit «ne pas comprendre» ces ventes publiques d’œuvres qui souffrent du scandale, au moment d’une contraction du marché, le soupçonnant de s’être engagé dans ces pertes pour adopter une posture de victime. La dispute est récurrente entre ceux qui tiennent le marché pour le juge suprême de la valeur d’une œuvre et ceux qui préfèrent en souligner la part d’aléa. Après tout, pour un tel bien   le seul dans notre univers marchand dont la valeur soit purement extrinsèque , le prix tient de la rencontre de deux désirs.

La dispute est récurrente entre ceux qui tiennent le marché pour le juge suprême de la valeur d’une œuvre et ceux qui préfèrent en souligner la part d’aléa.

On peut comprendre que le magnat russe n’ait plus guère d’attachement envers un ensemble disparate auquel s’attachent de si amers souvenirs. Son goût demeure un mystère. Il a déboursé 127,5 M$ pour une peinture ruinée, le Salvator Mundi de Léonard de Vinci. Les vues, avant restauration, de ce Christ à tête de batracien atteint par l’œdème de Quincke témoignent des outrages qu’il a subis. Yves Bouvier nous assure l’avoir dissuadé de cet achat. Il a dû se faire une raison, puisqu’il a empoché une cinquantaine de millions au passage. Il venait de l’acquérir, en mai 2013, pour 80 M$, auprès des trois marchands qui l’avaient trouvé pour rien en Louisiane. Il a dû ajouter 3 M$ de commission pour Sotheby’s, qui a servi d’intermédiaire. La compagnie se voit désormais accuser par le trio d’avoir agi en collusion avec Bouvier, le privant d’un bénéfice plus substantiel encore. Elle réplique qu’elle ignorait tout des transactions que celui-ci conduisait en même temps avec son client russe. Elle doit cependant s’expliquer sur un épisode embarrassant, puisque le responsable de ses ventes privées, Sam Valette, est allé montrer le tableau à Rybolovlev dans son penthouse sur Central Park, avec Yves Bouvier et son partenaire Jean-Marc Peretti, six semaines avant la conclusion de la vente. Valette, qui avait déjà croisé le collectionneur en compagnie de Bouvier, jure qu’il ne connaissait pas son nom. Sotheby’s n’a pas répondu quand il lui a été demandé comment la société a pu transporter un tableau de ce prix et l’assurer dans l’appartement d’un inconnu. Le tiers des tableaux parvenus à Rybolovlev provient d’une cession passée en secret par l’entremise de Sotheby’s avec l’entrepreneur genevois. Dans le cas de Serpents d’eau II, de Klimt, acheté pour 112 M$ aux héritiers d’une famille viennoise spoliée par les nazis avant d’être revendu pour 184 M$, ceux-ci ont souhaité que la justice fasse «toute la lumière sur les affaires opaques des intermédiaires». Ces ventes privées conduites par les multinationales sont autant de trous noirs du marché de l’art, dans lesquels risquent d’être aspirés les astronautes imprudents.

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