La photo sous les drapeaux

On 06 May 2019, by Sophie Bernard

Une exposition d’images inédites de Raymond Depardon, réalisées lors de son service militaire, ouvre la porte aux autres trésors de l’Établissement de communication et de production audiovisuel de la Défense.

Raymond Depardon (né en 1942), Marin sur l’escorteur «Dupetit-Thouars», France, 1963.
© Raymond Depardon/TAM/ECPAD/Défense/PAR 496-3

Riche de plus de douze millions de photos et de 31 000 films, le fonds de l’Ecpad renferme de belles endormies», constate Lucie Moriceau-Chastagner, chef du département de la médiation et des publics au pôle de conservation et de valorisation des archives de l’Ecpad (Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense). À commencer par des photographies de Raymond Depardon, alors âgé de 20 ans, réalisées dans le cadre de son service militaire et jusque-là jamais montrées au public. En 1962, celui qui cofondera Gamma quatre ans plus tard est reporter pour l’agence Dalmas, et ses images ont déjà été publiées dans la presse (France-Soir, Paris Match). Affecté à la rédaction parisienne de la revue inter-armées Terre-Air-Mer, il effectue pendant plus d’un an des reportages aux thèmes divers : entraînements, événements sportifs, sujets de société ou institutionnels. Ces images, retrouvées par Laurent Roth en 1986 alors qu’il tourne un documentaire intitulé Les Yeux brûlés pour le service des Armées, ne seront redécouvertes qu’en 2014 par Raymond Depardon, au moment de la sortie du film en DVD. Elles ne constituent qu’une infime partie d’un vaste ensemble conservé au fort d’Ivry-sur-Seine, où sont accueillis depuis 1946 les différents services de l’actuel Ecpad, dont font partie les équipes de photographes et de réalisateurs qui documentent la vie militaire. En 2001, un centre d’archivage, une médiathèque et une agence d’images ont été créés, suivis en 2012 d’une École des métiers de l’image (EMI), pour former les opérateurs audiovisuels de la Défense.
 

Albert Samama-Chikli (1872-1923), L’Orchestre du camp de prisonniers allemands de Tizi-Ouzou 14-18, autochrome.
Albert Samama-Chikli (1872-1923), L’Orchestre du camp de prisonniers allemands de Tizi-Ouzou 14-18, autochrome. © Collection Tournassoud/Ecpad/Défense 
Anonyme, Jonques de l’armée du Petchili sur le fleuve Pei-Ho, vers 1888-1890, région de Tianjin, Chine, tirage monochrome sur papier albuminé, 18 x 24
Anonyme, Jonques de l’armée du Petchili sur le fleuve Pei-Ho, vers 1888-1890, région de Tianjin, Chine, tirage monochrome sur papier albuminé, 18 24 cm.© Collection Albert d’Amade/Ecpad/Armée/D137-6-25


Diffusion sous contrôle
Retour sur les riches heures de cette «maison» qui voit le jour en 1915 avec la création des sections cinématographique (SCA) et photographique (SPA) de l’Armée. Celles-ci fusionnent en 1917 pour donner naissance à la Spca ancêtre de l’Ecpad, créé en 2001. Ce n’est pas un hasard si elles naissent en pleine Première Guerre mondiale, conflit durant lequel se pose pour la première fois la question de la place, de la gestion et du rôle des photographies. Une période cruciale aussi, où la propagande se révèle une arme puissante, que l’Allemagne manie avec efficacité. Bien avant l’existence des réseaux sociaux, la circulation des images est déjà une réalité : la presse illustrée et la carte postale sont les deux principaux supports de leur diffusion. La SCA et la SPA sont créées pour combattre la propagande allemande, contribuer au ralliement des Nations restées neutres et constituer des témoignages sur la guerre, son impact sur la vie de la population et sur le paysage. Ces deux services ont également pour mission d’exercer un contrôle sur la production et la diffusion des images, journaux et agences de presse ne pouvant se rendre sur les lieux des combats sans autorisation. À une époque où la photo amateur est en plein essor, la tâche est complexe : «Avant même la création de la SCA et la SPA, la revue illustrée Le Miroir, en quête de sensationnel, lance un appel pour acheter des clichés réalisés par les soldats sur le front», rappelle Lucie Moriceau-Chastagner. Avec Cristina Baron, administratrice du musée national de la Marine à Toulon, elle assure le commissariat de l’exposition «Raymond Depardon», qui se tiendra successivement à Toulon et Paris. De la Grande Guerre, l’Ecpad conserve près de 90 000 clichés et plus de deux mille films réalisés par les opérateurs de l’Armée, auxquels s’ajoutent des dépôts, achats et dons. Quelles que soient leurs origines, les archives ont toutes un lien avec le fait militaire, ce qui n’interdit pas la diversité des thèmes. S’étalant sur la période 1863-2009, les dons de fonds privés renferment notamment la collection de près de trois mille clichés à la gloire des forces françaises de Jean-Baptiste Tournassoud, où figurent des autochromes. Citons également deux cent cinquante plaques de verre des frères Séeberger, représentant des manœuvres (années 1910), des instants posés ou des scènes de genre, comme la corvée de patates. Nombre de ces clichés ont été exploités en cartes postales, dont l’Ecpad possède certaines matrices. Autre trésor : le fonds de la famille Wormser, rassemblant des portraits issus des plus grands studios des XIXe et XXe siècles, de Disdéri à Harcourt, en passant par Reutlinger et Nadar. «Aujourd’hui, les photographes sont plus illustres que les modèles», souligne la chef de département.

 

Jean-Baptiste Tournassoud (1866-1951), Conversation entre un poilu et une paysanne, 14-18, autochrome.
Jean-Baptiste Tournassoud (1866-1951), Conversation entre un poilu et une paysanne, 14-18, autochrome. © Collection Tournassoud/Ecpad/Défense 


Prise de guerre
Le fonds consacré à la Seconde Guerre mondiale se distingue quant à lui par la diversité des sources, offrant des regards croisés sur le conflit. À la collection «Français et alliés», de plus de 121 000 images, s’ajoutent plus de 350 000 clichés et près de 1 200 titres de films réalisés par les Allemands entre 1927 et mars 1945. «Il s’agit d’une prise de guerre de l’Armée américaine, dont le contenu a été réparti entre les vainqueurs et au sein duquel figure, par exemple, une copie des Dieux du stade de Leni Riefenstahl.» De cette période sont aussi conservés les films de la libération des camps de concentration, dont l’un réalisé à Buchenwald, le 11 avril 1945, par les Américains. En tant qu’agence d’images, l’Ecpad commercialise ces documents auprès des producteurs, éditeurs et autres musées. C’est ainsi que nombre d’entre eux circulent dans le monde entier, apportant une précieuse contribution à des projets culturels. Citons la série des films documentaires «Apocalypse» ou l’exposition «Picasso et la guerre», actuellement présentée au musée de l’Armée. «Sans le savoir, le public connaît des visuels issus des fonds de l’Ecpad. Une infime partie est aujourd’hui consultable sur notre site Internet mais, dès la fin de l’année, l’ouverture de la plateforme “Images Défense” permettra d’en voir beaucoup plus. Le fonds est aussi en accès libre et gratuit au fort d’Ivry», précise la commissaire. Outre leur indéniable valeur documentaire et historique, les archives de l’Ecpad témoignent, au fil des décennies, des changements et des progrès du matériel, tout en mettant en lumière l’évolution du regard. Chaque conflit a sa spécificité, car les enjeux liés à la production et à l’utilisation de l’image diffèrent. Ainsi, pour sensibiliser les Français sur cette guerre lointaine en Indochine, le général de Lattre de Tassigny a l’idée de médiatiser le conflit, et des moyens supplémentaires sont donnés au service de presse et d’information de l’Armée. Les opérateurs sont incités à prendre modèle sur Life ou Paris Match, qui font référence. Parmi les photographes et réalisateurs, certains conscrits, appelés ou engagés ont par la suite fait carrière : Raoul Coutard, Raoul Cauchetier redécouvert récemment, connu comme photographe de plateau de la Nouvelle Vague (À bout de souffle, Jules et Jim, Cléo de 5 à 7…)  ou Pierre Schoendoerffer, engagé en 1952 pour devenir soldat de l’image. Témoin de la bataille de Diên Biên Phu, qu’il a filmée les bobines ont été perdues , il a été marqué par le parcours des hommes dans la guerre, comme le montreront ses réalisations et ses écrits. En 1967, dix ans avant de réaliser Le Crabe-Tambour, il reçoit un Oscar pour son film documentaire La Section Anderson. Claude Lelouch, de son côté, a signé en 1959 un court métrage intitulé La Guerre du silence, pendant son service militaire.

 

Raymond Depardon, Base aérienne de Cognac, Charente, 1963.
Raymond Depardon, Base aérienne de Cognac, Charente, 1963.© Raymond Depardon/Tam/ECPAD/Défense/PAR 87-10 


Orientation et manipulation
Autre pays, autres enjeux… En Algérie, la stratégie est différente. Le mot d’ordre est de rassurer la métropole et l’objectif est moins de décrire les faits militaires que de «montrer la prospérité de la France qui bâtit, nourrit, soigne, éduque, etc.». La section photographique va jusqu’à créer en 1955, un journal d’information militaire, Bled, tiré à 300 000 exemplaires, distribués sur place et dans l’Hexagone. À l’heure où la plupart des soldats sont munis d’un appareil photo, ce journal devient un véritable outil d’action de contrôle de la production amateur. Comment ? En proposant des concours sur des thèmes invitant à décrire les liens avec la population locale. Le meilleur moyen pour orienter la production et manipuler l’opinion… Ce conflit a lui aussi apporté son lot d’auteurs, comme Marc Flament, Arthur Smet et Claude Roudeau, venus à la photographie dans le cadre de leur métier de soldat. «Peu connue du grand public, leur production est remarquable tant du point de vue esthétique que de la quantité et des sujets traités», ajoute la commissaire. Autant de talents qui restent à découvrir. C’est justement l’ambition de l’Ecpad, qui, depuis quelques années, «a la volonté d’être reconnu comme un acteur culturel à part entière du ministère des Armées». Gageons que l’exposition consacrée à Raymond Depardon y contribuera.

à voir
«Raymond Depardon : 1962-1963, photographe militaire», musée national de la Marine, place Monsenergue, quai de Norfolk, Toulon.
Du 17 mai au 31 décembre 2019.
www.depardon1962.fr

Musée du Service de santé des armées - école du Val-de-Grâce, 1, place Alphonse-Laveran, Paris Ve
.
Du 1er octobre 2019 au 30 janvier 2020.

à lire
Sous la direction de Cristina Baron et de Lucie Moriceau-Chastagner, Raymond Depardon : 1962-1963, photographe militaire, coéd. Gallimard/Ministère des Armées/DPMA, en partenariat avec l’Ecpad, 208 pages, 210 photographies, 35 €.