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Yves Gastou : une sensibilité à fleur de peau

Le 04 octobre 2018, par Éric Jansen

Figure du PAD et de la Biennale, le spécialiste des arts décoratifs du XXe siècle est aussi un chineur invétéré aux coups de cœur inattendus. Comme le prouve son extraordinaire collection de bagues d’homme.

Yves Gastou : une sensibilité à fleur de peau
 

À la dernière Biennale, il a fait sensation en présentant un meuble hifi ovoïde des années 1970. Les stands d’Yves Gastou sont toujours inattendus. Comme dans sa galerie de la rue Bonaparte, il aime les contrastes, marier André Arbus et Philippe Hiquily, Marc du Plantier et Ettore Sottsass, Gilbert Poillerat et François Cante-Pacos, le designer qui travailla pour Pierre Cardin. L’éclectisme est son credo. Ses emportements lyriques, son accent du Sud-Ouest et ses grands éclats de rire font également de lui un personnage haut en couleur et attachant. Aujourd’hui, il révèle un autre aspect de sa personnalité atypique : l’École des arts joailliers expose sa collection de bagues pour homme. Souvenirs.
À quand remonte cette passion ?
À l’enfance. Quand j’allais baiser la bague de l’évêque à la fin de la messe… Ma mère m’a raconté que je faisais plusieurs fois la queue, tellement j’étais fasciné ! Puis, à 16 ans, débutant chez un antiquaire de Carcassonne, j’ai commencé à acheter des chevalières avec des armoiries. C’était devenu complètement démodé, mais j’adorais ça. Je les trouvais dans les ventes aux enchères des grandes propriétés qui périclitaient, du côté de Toulouse et de Montpellier.
Est-ce que cela correspondait à un désir d’identification ?
Complètement. Tout vient de la cité de Carcassonne où m’emmenait ma mère le jeudi. Je rêvais de châteaux, de chevaliers, d’armures, de blasons. À 21 ans, je portais des capes et des cuissardes.
Cela ne devait pas passer inaperçu en 1970…
Oui, j’étais très androgyne, déjà en rupture. À la même époque, j’ouvre ma première boutique à Carcassonne avec de l’art nouveau : Gallé, Majorelle, Mucha, des cache-pots de Massier. Ça n’intéressait personne ! Mais c’était aussi en réaction à la bourgeoisie de province, à son mobilier Louis XV et Empire.
Votre œil avait été formé par l’antiquaire de Carcassonne ?
Non, pas du tout, il ne vendait que du XVIIIe ! Mais j’adorais chiner. Dès l’âge de 5 ans, je passais mon temps dans les greniers. Et j’accumulais. Adolescent, j’avais une chambre sous les toits, tapissée de toile de jute, avec un dessus-de-lit marocain et un incroyable fourbi. À la maison, je dressais les arbres de Noël, les bouquets, disposais les meubles qu’achetait ma mère. C’est elle qui m’a mis en apprentissage chez l’antiquaire de Carcassonne, je ne faisais rien à l’école.
Et votre père était d’accord ?
Quand je lui ai dit que je voulais être antiquaire, il a répondu : «Je ne veux pas que mon fils fasse ce métier de gitane !» Mais c’était dans les gènes : il était huissier de justice et faisait office de commissaire-priseur. Le vendredi, sous les halles de Limoux,
il organisait des ventes publiques ; la veille, il passait des heures à arranger la mise en scène de ses estrades. Je le regardais faire avec émerveillement, et aujourd’hui, je fais preuve de la même maniaquerie pour mes stands.

 

 
 © Arnaud Carpentier


De l’art nouveau, vous passez à l’art déco ?
Oui. Entre-temps, j’ai quitté Carcassonne pour Toulouse. Au début, j’ai franchement ramé, il n’y avait aucun marché. Mais j’ai toujours eu envie de me singulariser, ma vie est une perpétuelle provocation. Puis, vers 1975, sont arrivés les grands marchands parisiens. J’ai alors eu une jolie clientèle, et l’art déco est devenu à la mode. Du coup, vous changez une nouvelle fois de direction… À la fin des années 1970, je pars pour Milan, et là, j’ai un choc ! Je découvre Gio Ponti, Carlo Mollino, Alessandro Mendini, Ettore Sottsass… Je deviens fou et je ramasse tout ! Je vais jusqu’à Venise, où je découvre le verre des années 1950-1960 exposé dans les vitrines des grands hôtels. Je rafle tout ce que je peux. Vider les stocks, c’est l’histoire de ma vie.
C’est à cette époque que vous mettez un pied à Paris ?
Oui, j’ai pris un stand aux Puces. Je partais tous les jeudis avec mon break plein, suivi par un camion, et je redescendais le dimanche soir. J’ai fait ça pendant quatre ans. C’est à ce moment-là que ma collection de bagues est devenue importante : le vendredi après-midi, j’allais chez Boucheron, Mellerio, Van Cleef, toute la place Vendôme, et je demandais à voir leurs bagues anciennes. Une nouvelle fois, j’achetais tout ce qui traînait dans les tiroirs.
Est-ce que vous fréquentiez aussi Drouot ?
Tout le temps. L’époque était merveilleuse, il y avait tellement de marchandise, on trouvait des perles. Des meubles de Poillerat passaient pour du faux Louis XV ! Il n’y avait pas de documentation. J’ai participé à l’élaboration des livres sur Poillerat, Arbus et Moreux, avec les éditions Norma.
Alors, pourquoi ouvrez-vous votre galerie avec Ettore Sottsass, en 1984 ?
Toujours mon goût de la provocation… J’ai été le premier marchand à lui consacrer une rétrospective, et ensuite à alterner design et vintage.
Et ça marche ?
C’était un peu difficile au début, mais j’étais sûr de mon choix. Si un client était dubitatif, je disais : «monsieur, c’est l’antiquité du futur !» J’ai présenté ensuite Philippe Starck, Ron Arad, Kuramata. J’ai aussi été le premier à proposer des meubles de Paul Evans, trouvés dans des ventes de seconde zone aux États-Unis.

 

Le stand de la galerie Yves Gastou à la dernière Biennale Paris, avec deux fauteuils d’Hiquily et des consoles de Sottsass.
Le stand de la galerie Yves Gastou à la dernière Biennale Paris, avec deux fauteuils d’Hiquily et des consoles de Sottsass. © courtesy galerie Gastou


Votre force a toujours été de trouver la marchandise. J’imagine que c’est plus compliqué aujourd’hui ?
C’est foutu ! Internet nous a tués ! Sans parler des ventes aux enchères qui se succèdent tous les mois. Le seul bon côté d’Internet, c’est la diffusion, on touche des gens qu’on n’aurait jamais atteints sans ça. Et nous tenons aussi grâce aux salons, le PAD, la Biennale, la Brafa, Maastricht. Cela nous permet de rencontrer de nouveaux décorateurs et des collectionneurs inconnus.
Un potentiel énorme d’acheteurs, mais moins de marchandises à leur vendre…
C’est pour cette raison que j’ai commencé les éditions numérotées, avec Ado Chale, Philippe Hiquily ou le jeune designer Emmanuel Jonckers.
Êtes-vous content de votre dernière Biennale ?
J’ai adoré la mise en scène de Castelbajac et le dîner était somptueux. Quand j’ai commencé à participer à la Biennale, il fallait s’arrêter au mobilier des années 1940, je me suis battu pour faire entrer Prouvé et Perriand. Ensuite, grâce à Christian Deydier, j’ai pu aller jusqu’aux années 1970, une révolution ! Et aujourd’hui, avec Mathias Ary Jan, j’ai pu exposer Hiquily et Cante-Pacos. J’espère simplement que l’année prochaine, nous serons un peu plus nombreux. Et je trouve qu’on devrait y trouver les joailliers historiques de la place Vendôme.
Justement, revenons à vos bagues. Quelles sont les plus précieuses ?
Difficile à dire. Peut-être celle avec sa miniature sur porcelaine de 1714, signée Johann Friedrich Ardin ; ou la bague d’évêque, avec une miniature en émail de saint Pierre, par Alfred Meyer, de 1866. Il y a celle qui évoque l’or des Thraces, avec une pierre antique gravée enserrée dans une monture représentant deux cerfs ; j’ai aussi des bagues de l’époque gallo-romaine, en bronze. J’aime énormément la bague de Froment-Meurice, l’un des plus grands joailliers du XIXe siècle, qui me rappelle les hommes en armure de Carcassonne. Mais j’ai autant d’attachement pour la bague qui appartenait à André Breton ou pour celle de Django Reinhardt, qui est de la pacotille. J’aime qu’il y ait ce mélange, du toc et du précieux.
Vous en possédez plus d’un millier. Comment expliquez-vous cette boulimie ?
Quand je les vois, j’ai envie de les sauver. C’est comme pour ma collection de Christ en croix, de Jeanne d’Arc et de chapelets. Il s’agit d’objets que personne ne regarde. Je sais, je suis à contre-courant, mais il y a autre chose : quand vous passez une bague à votre doigt et qu’elle vous va comme un gant, cela procure un plaisir sensuel, ça vous donne la chair de poule.
Un plaisir que vous partagez avec Karl Lagerfeld, Peter Marino, Lenny Kravitz ou encore Bono…
Il y a aussi des grands patrons qui m’achètent des bagues d’évêque, mais je ne vous dirai pas qui…

 

À lire
Bagues d’homme, Yves Gastou, textes de Delphine Antoine et Harold Mollet, photos de Benjamin Chelly, éd. Albin Michel/L’École des arts joailliers 

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