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Yannick Lintz, tisser du lien pour changer le regard

Le 11 janvier 2022, par Anne Doridou-Heim

La directrice du département des Arts de l’Islam au musée du Louvre dévoile les enjeux de dix-huit expositions déployées à travers la France, afin de montrer au grand public toutes les beautés de cette civilisation.

Yannick Lintz, tisser du lien pour changer le regard
© Florence Brochoire

En 2003, Jacques Chirac manifeste sa volonté de faire entrer une civilisation nouvelle au Louvre, comme symbole de dialogue culturel et de lutte contre la fracture sociale. À sa création en 2012, les Arts de l’Islam deviennent ainsi le huitième département de l’institution. Spécialiste du monde oriental entrée au musée en 2004, Yannick Lintz arrive à leur tête en 2013 pour succéder à Sophie Makariou, consciente de ce que sa fonction représentait dans le contexte international, avec la montée de l’islamisme radical et de l’islamophobie. Elle explique «qu’évidemment nous sommes là pour étudier et enrichir les collections, mais aussi pour dynamiser et valoriser ce patrimoine sur l’ensemble du territoire national, avec la conviction de l’importance des années à venir sur la question de l’Islam. J’aime le sentiment d’une utilité sociale. Avec le projet “Arts de l’Islam : un passé pour un présent”, je ressens celui d’une responsabilité sociétale».
Quelle est la genèse de ce programme très ambitieux ?
J’ai organisé un colloque à l’École du Louvre en 2016, pour créer le Réseau d’art islamique en France : nous avons pu dresser une cartographie des collections dans l’ensemble des musées français, et c’est cette étude qui nous a permis d’établir la liste des villes partenaires du projet. J’étais convaincue que mon département pouvait être à l’origine d’une manifestation au niveau du pays, portant un autre regard sur la civilisation islamique. J’avais travaillé sur l’idée d’une exposition au Grand Palais, mais elle n’avait alors pas reçu d’écho politique. Le sujet est revenu sur une demande de Matignon, après le discours des Mureaux d’Emmanuel Macron en octobre 2020 (portant sur la lutte contre les séparatismes, ndlr). Le Premier ministre m’a demandé de réfléchir à un événement national qui changerait le regard, déclencherait une prise de conscience, partout et en même temps à travers le territoire. Il devenait urgent de s’extraire des pièges de l’immédiateté et de retrouver le temps long autour de la beauté des arts de l’Islam. La lettre de commande est arrivée le 23 décembre 2020. Coorganisées par le Louvre et la Réunion des musées nationaux - Grand Palais, les expositions ont été inaugurées le 18 novembre dernier, soit moins d’un an plus tard.

 

Attribué à Mohammed Soltan, Iran, vers 1560-1588, Délassement princier dans la nature, plat de reliure isolé, peinture sur papier mâché, c
Attribué à Mohammed Soltan, Iran, vers 1560-1588, Délassement princier dans la nature, plat de reliure isolé, peinture sur papier mâché, cuir, composite, 32,2 x 19,9 cm. © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais - Hughes Dubois


Comment tout cela a-t-il pris forme ?
Il fallait un maillage national pour que le projet prenne sens, car si l’on veut s’adresser à des personnes qui n’ont pas l’habitude de se rendre dans les musées, il faut aller au plus près d’elles. Le budget de 4 M€ dont nous disposions permettait dix-huit étapes, qu’il a fallu choisir. L’idée était de prendre place dans des lieux culturels et de valoriser les collections régionales, en les complétant par des objets des collections nationales. Il fallait aussi nommer dix-huit co-commissaires pour élaborer un discours commun et que cette sélection puisse croiser l’envie des édiles, donc réunir le politique, le culturel, un lieu et une personne. Je suis partie de la carte du colloque de 2016. J’ai dû renoncer à certaines étapes, mais j’ai découvert d’autres collections essentielles. Ensuite, il a fallu inventer un modèle. J’étais d’emblée convaincue que la quantité n’apporterait rien à la magie de l’événement. Nous avons donc décidé de montrer pour chacune des expositions dix chefs-d’œuvre, avec plusieurs ambitions dans cette sélection : donner à voir la diversité culturelle des arts de l’Islam et tordre le cou à l’idée d’un art arabo-musulman en s’ouvrant à l’Inde, à l’Iran, à la Turquie. Ensuite, montrer qu’il s’agit d’un art de civilisation, à l’image de celui d’Europe, pas seulement d’un art religieux, et donc opérer un dosage avec le profane et l’image. Il fallait aussi choisir des œuvres pour l’histoire qu’elles racontent, les circonstances de leur entrée en France et ce en quoi elles appartiennent à un héritage commun, fruit d’échanges entre l’Orient et l’Occident. Enfin, l’art contemporain devait être présent, attestant qu’il n’y a pas de rupture dans l’histoire de l’art islamique des origines à nos jours. Ce cycle veut aller vers un jeune public : pour le toucher, il faut qu’il sente qu’il peut être fier. La beauté des arts de cette civilisation a aussi nourri ceux de la nôtre, ce que nous nous devions de rappeler.
Comment choisir parmi les milliers d’œuvres des collections nationales ?
Ma chance est de bien les connaître. J’ai mis en place un comité scientifique composé de neuf membres, pour réfléchir ensemble. Il fallait aussi établir un équilibre parfait entre collections nationales et régionales. Ce sont en tout 210 œuvres qui sont réparties dans dix-huit villes, dont soixante provenant du musée du Louvre. Elles y étaient exposées, je n’ai pas pioché dans les réserves… Toutes ces pièces nous disent quelque chose. Prenez l’aiguière en cristal de roche de Saint-Denis : il s’agit typiquement d’un objet fabriqué en Égypte au XIe siècle à partir d’un bloc de cristal de Madagascar, et entré dans le trésor d’une cathédrale. Les trésors d’église sont une réunion d’objets précieux produits ailleurs et réadaptés, et constituent à leur manière l’un des plus beaux musées d’art islamique d’Europe. Ils sont en ivoire, en métaux précieux, en tissu… Si vous regardez les vêtements liturgiques, vous constatez que les chasubles sont taillées dans des soies venues d’Irak, du Maroc, de l’Espagne arabo-andalouse. Tous ces objets sont des métissages. On a oublié aujourd’hui l’intensité des relations commerciales en Méditerranée à l’époque médiévale, entre d’un côté l’Empire ottoman et de l’autre les princes d’Europe. Oublié aussi les grands voyageurs présents dès le XVIIe siècle en Perse… Tout cela retrace une histoire ancienne, profondément ancrée. Il est urgent de dire que rien n’est nouveau : au contraire, tout s’inscrit dans le temps long.

 

Coffret en marqueterie d’os et de bois précieux, Espagne, XIVe siècle. © Dijon, musée des beaux-arts / François Jay
Coffret en marqueterie d’os et de bois précieux, Espagne, XIVe siècle.
© Dijon, musée des beaux-arts / François Jay


Quels ont été les axes pour valoriser les œuvres ?
Je voulais un écrin de «qualité Louvre» pour les accueillir. Il fallait apporter une scénographie identique dans tous les lieux, qu’elle soit réfléchie avec un volet immersif, d’où la projection d’un film, des éclairages tamisés et des banquettes pour prendre le temps de se poser. Ce projet ne prenant tout son sens que si son message est transmis, un soin tout particulier a naturellement été apporté à la médiation culturelle et au dispositif pédagogique. Pour cela, les acteurs locaux sont essentiels et doivent posséder toutes les clés de transmission. Leur formation est indispensable, et il faut qu’ils s’approprient le projet, d’où la présentation de celui-ci aux associations, aux responsables religieux, à ceux des communautés musulmanes. Là aussi, c’est assez original : nous sommes loin du parachutage habituel, et je veux louer l’engagement hors norme du ministère de l’Éducation nationale.
Il est sans doute trop tôt pour dresser un bilan, mais quelles sont vos premières impressions ?
Je suis heureuse que l’intérêt du projet ait pris le pas sur les questions de politique politicienne : parmi les maires des dix-huit villes sélectionnées, on retrouve la plupart des obédiences. La presse internationale est quant à elle très sensible à notre initiative, notamment dans la Péninsule arabique, où l’Unesco a joué son rôle d’intermédiaire. Ces expositions sont un outil pour aborder d’une nouvelle manière la civilisation islamique. Je ne suis pas dans l’idéologie mais me situe dans un discours culturel universel. La première réussite du projet est l’esprit collectif qui l’a guidé. Ensuite, je sens que partout,
il est perçu pour sa dimension culturelle et d’enseignement, les deux valeurs qui vont permettre de creuser un sillon. Si la fréquentation du jeune public accompagné des professeurs est au rendez-vous, ce sera un succès. On ne fait pas une révolution des consciences avec une exposition, mais si l’on parvient à créer chez certains une étincelle de curiosité et d’envie, et là c’est l’enseignante qui vous parle, on aura gagné !

à voir
«Les arts de l’Islam. Un passé pour un présent», Angoulême, Blois, Clermont-Ferrand, Dijon, Figeac, Limoges, Mantes-la-Jolie, Marseille, Nancy, Nantes, Narbonne, Rennes, Rillieux-la-Pape, Rouen, Saint-Denis, Saint-Louis (La Réunion), Toulouse  et Tourcoing.
Jusqu’au 27 mars 2022.
expo-arts-islam.fr

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