Xavier Bonnet

Le 01 novembre 2018, par Carole Blumenfeld

Ancien pensionnaire de la villa Médicis, il incarnait l’excellence des savoir-faire français, mais aussi de l’histoire des arts décoratifs, dont il était l’un des plus fins chercheurs. Le tapissier et historien d’art vient de disparaître, à seulement 48 ans.
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Xavier Bonnet, David Brouzet et le château de Grignan dans le film, Cavatine de Jean-Charles Fitoussi.
© Aura été production


Pour le directeur de l’INHA Éric de Chassey, «anéanti par la nouvelle», «c’était vraiment un historien de l’art exceptionnel, car il possédait cette alliance rare entre le savoir de la main, la pratique, et le savoir intellectuel. Je n’ai jamais expérimenté autrement en face de quelqu’un cette porosité entre la pratique et la réflexion sur celle-ci, tout cela avec une extraordinaire honnêteté intellectuelle et morale. Pour Xavier, la vérité était plus importante que tout. Ce que j’admirais le plus chez lui, c’était sa ténacité et son humilité. Il avait un tel souci de la justesse historique qu’il ne ressentait aucune peur de se remettre en cause ou d’avouer s’être trompé, ce qui pouvait d’ailleurs apparaître un peu déconcertant dans son domaine, mais expliquait aussi qu’il était respecté par ses pairs.» Reçu compagnon du devoir en 1993, Xavier Bonnet entame sept ans plus tard des études d’histoire de l’art à l’École du Louvre, où il soutient un mémoire sur Claude-François Capin (1727-1789), tapissier ordinaire du Roi et du Garde-Meuble de la Couronne. Il commence alors «un travail colossal sur les tapissiers, en dépouillant systématiquement les documents notariés, les faillites, les brevets d’apprentissage et les réceptions de maîtrise», explique Christian Baulez, ex-conservateur en chef du château de Versailles. «La base de données de Xavier, qu’il partageait généreusement avec les autres chercheurs et à partir de laquelle il préparait ses publications et sa thèse, est unique. Dès le début des années 2000, il dominait très largement le sujet, qu’il a pu considérablement enrichir au gré de ses voyages. Il a ainsi trouvé dans les archives russes des documents capitaux sur les commandes du prince Orlov et de la Grande Catherine. Sur nombre de thèmes, notamment Georges Jacob, Xavier a fait des avancées majeures.»
un trésor de science
Frédéric Dassas, conservateur en chef au département des objets d’art du musée du Louvre, insiste quant à lui sur le caractère novateur de ses travaux : «Xavier Bonnet a complètement bouleversé l’étude des sièges, en fondant ses recherches sur une analyse globale de l’objet dans son environnement historique, c’est-à-dire le degré de richesse de la demeure et la pièce elle-même, ainsi que sa dimension esthétique. Je ne sais d’ailleurs pas si un autre que lui possède un tel degré d’expertise. Il avait réalisé pour le Louvre une étude complète de la collection de sièges afin de dresser un état des lieux des garnitures, un sujet relativement récent qu’il a porté lui-même.» Le conservateur ajoute qu’«indépendamment des chamailleries ordinaires que nous avons eues sur la hauteur des rideaux, même si je pense qu’historiquement il avait raison en affirmant qu’ils étaient toujours trop longs, je dois dire qu’il a mis le doigt sur nombre d’erreurs d’interprétation des arts décoratifs du XVIIIe siècle. L’un de ses grands chevaux de bataille était le flou entre les textiles d’ameublement et ceux de garniture. Il insistait beaucoup sur le fait que nous avions toujours tendance à garnir trop richement les sièges, notamment en choisissant du velours. Je rêvais de lui commander de belles housses pour ceux de notre collection, car au XVIIIe siècle, tous les sièges en étaient couverts. Il avait sur ce point des informations très précises, un exemple typique de la manière dont une trace historique peut se croiser avec une pratique professionnelle de la conservation. La disparition de Xavier Bonnet, c’est la bibliothèque d’Alexandrie qui brûle. C’était un trésor de science.» Ulrich Leben conservateur associé de la collection Rothschild à Waddesdon Manor et chargé de mission au Centre allemand d’histoire de l’art à Paris songe en particulier à ses commandes officielles reçues de la Maison-Blanche, du Legion of Honor de San Francisco, du musée des Beaux-Arts de Boston, du Victoria & Albert de Londres ou de l’ambassade d’Allemagne à Paris : «Les métiers d’art et l’histoire de l’art avec un grand “A” perdent un homme hors pair, qui avait tout pour faire la fierté de la France. Xavier était le meilleur ambassadeur du savoir-faire de son pays au plus haut niveau et de la culture française à l’étranger, où il était déjà reconnu et apprécié pour la qualité de son travail et sa personnalité aimable et cordiale.» Melissa C. Naulin et John Courtney, conservateurs des collections de la Maison-Blanche, tiennent à insister sur le rôle essentiel joué par ce spécialiste dans le projet de restauration de la suite de meubles de Pierre-Antoine Bellangé (1757-1827), acquise en 1817 par le président James Monroe le célèbre Salon bleu , et pour lequel il avait été personnellement remercié par Michelle Obama : «Nous possédions des sources, notamment une facture détaillée rédigée par les agents américains Joseph Russell et John LaFarge lors de l’expédition, mais seul Xavier était en mesure d’interpréter les détails du document et de les traduire dans la pratique. Tout au long du projet, où ses conseils ont été indispensables, ce fut un honneur et un privilège de travailler avec lui.» Si Xavier Bonnet savait lire mieux que personne les traces de clous sur un siège dégarni, c’était aussi un homme de culture incroyablement généreux, dont il serait bien difficile de lister toutes les actions discrètes de mécénat citons seulement la restauration des trônes du palais Ksar es-Saïd, à Tunis. En avril dernier, cet habitué de Drouot y avait repéré
«le scoop de musicologie et de musique baroque du siècle, comme le souligne le gambiste Jonathan Dunford : un manuscrit de 352 pages annotées de Marin Marais, avec des indications détaillées sur le jeu de viole de gambe à Paris dans les années 1720-1730, un cas absolument unique. Xavier s’est démené pour que ce document, mis à prix à 400 € seulement, soit acquis par la Société française de viole, pour laquelle il a mené les enchères, lesquelles sont finalement montées jusqu’à 22 000 € frais compris.»

L’INTELLIGENCE ET LA SENSIBILITÉ
Jean-Charles Fitoussi, tournant un film sur le passé du château de Grignan (Cavatine, 2013, 10 min), lui avait confié le rôle de Mgr Meffre, architecte diocésain qui, au début du XXe siècle, aida Marie Fontaine à sa reconstruction sur les ruines laissées par la Révolution : «À ce moment-là, je ne savais pas que l’ami maître tapissier et historien de l’art, rencontré à la villa Médicis, allait se voir confier, un siècle après son personnage, la restitution des tentures et rideaux de la galerie des Adhémar, de la chambre de Marie Fontaine puis de celle du «beau cabinet» de Madame de Sévigné. C’est l’intelligence et la sensibilité qui emplissaient les dix doigts d’ogre de ce compagnon du devoir ayant acquis une reconnaissance internationale et qui, si la France était le Japon, aurait mérité le certificat de “trésor national vivant”.» Cette force vitale, cette propension au rire et à la joie, cette générosité et cet appétit, mais aussi cette symbiose du corps et de l’esprit, de la main, du cœur et de la matière grise, étaient chéris par ses amis. «Au contact des beautés sauvées, retrouvées, recréées par ce maître invisible, la joie qui illuminera les visages de ceux qui se trouveront à Grignan, à Compiègne, à Fontainebleau, à Ferney-Voltaire, au musée des Tissus à Lyon ou à la Maison-Blanche à Washington, devra beaucoup à un immense gars de Roanne, né le 28 mai 1970 et rappelé dans les coulisses quarante-huit ans plus tard, un 12 octobre, dans le silence étoilé d’une nuit bourguignonne.»

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